2 | 2018   
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Anne Immelé,

Archives et constellations

Plus que jamais, à l’ère de la circulation dématérialisée des images, la création photographique se situe dans l’après de la prise de vue. Si certains photographes, comme Joachim Schmid, Batia Suter ou Penelope Umbrico ne ressentent plus le besoin de réaliser eux-mêmes leurs images, d’autres, comme Wolfgang Tillmans ou Vincent Delbrouck utilisent leurs propres photographies comme une base de données, une archive. L’acte de création est déplacé dans la sélection et dans la mise en relation d’images pré-existantes issues de sources hétérogènes et exposées selon divers dispositifs − dont la constellation.

In an era of dematerialized circulation of images, photographic creation is increasingly taking place after the shooting. If some photographers like Joachim Schmid, Batia Suter or Penelope Umbrico no longer feel the need to produce their own images, others like Wolfgang Tillmans or Vincent Delbrouck use their own photographs as a database, an archive. The act of creation is displaced in the selection and the linking of pre-existing images from heterogeneous sources and exposed according to various structures – including constellation.


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Texte intégral go_to_top

01Le tournant numérique a provoqué le renouveau des démarches réflexives sur le médium, ainsi qu’une remise en cause des théories de la photographie comme trace du réel au profit d’enjeux concernant l’image manipulée, la véracité et la fiction. Mais les technologies du web, l’hégémonie des écrans et la circulation dématérialisée des fichiers ont aussi encouragé un usage décomplexé d’images issues d’archives de tous ordres (amateur, institutionnel, scientifique…). Ainsi dominent des pratiques s’appuyant sur l’usage d’images déjà existantes, les détournant et les montant selon des principes de connexion divers. Si certains comme Wolfgang Tillmans ou Vincent Delbrouck utilisent encore leurs propres photographies comme une base de données, de plus en plus de photographes ne ressentent plus le besoin de réaliser eux-mêmes leurs prises de vue. L’acte de création s’est déplacé vers la sélection et la mise en relation d’images préexistantes issues de sources hétérogènes (épreuves papier ou vues issues du Web) exposées selon divers dispositifs − dont la constellation. Il est désormais courant de s’approprier des images connues ou anonymes pour en modifier la signification. À l’instar du travail de Penelope Umbrico, la production photographique est très fortement marquée par un déplacement du « photographe comme auteur » au « photographe comme pictures editor », tour à tour collectionneur, archiviste et monteur (au sens cinématographique du terme). Même si ces pratiques existaient déjà avant le Web, le phénomène de création post-prise de vue, mettant l’accent sur la sélection et l’agencement combinatoire des images, s’est accentué avec l’accessibilité accrue à des fonds photographiques diversifiés sur le Web.

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Vincent Delbrouck, Vue de l’exposition « Maya ou les baies sauvages »,
Musée des Beaux-arts de Mulhouse, 2016 © Vincent Delbrouck.

02Dans la pratique de la photographie analogique, l’opérateur était confronté aux images accumulées sur ses planches-contacts, à ses propres archives. La somme des vues réalisées au fil des années pouvait être considérable, mais sans commune mesure avec le flux d’images produites numériquement. Cette profusion des images pose inévitablement la question du classement, de l’archivage et, lors de la création artistique, de leur sélection. Sur quelle(s) image(s) arrêter le flux ? Comment associer, monter, structurer ces photographies pour créer du sens ? L’accessibilité à des images issues d’archives a fait émerger de nouvelles esthétiques, s’appuyant sur des registres amateurs, des fonds industriels ou scientifiques. Ces processus post-photographiques recourant à la collecte d’images dans le but de constituer une archive débouchent souvent sur des présentations sérielles proposant des associations qui révèlent des points communs entre les images réunies, comme c’est le cas dans les pratiques de Céline Duval, Erik Kessels ou Joachim Schmid pour ne citer que quelques exemples.

03Depuis près de trente ans, Joachim Schmid collecte, récupère et recycle des photographies issues des millions d’images produites chaque jour. À partir de ce flot d’images, il crée des éditions correspondant à des thématiques1 et élabore ainsi des archives classées par type d’images spécifiques. Parmi les centaines de séries engendrées dans le cadre de l’œuvre prolifique de Joachim Schmid, citons l’exemplaire Bilder von der Straße (1982-2002), archive de 1 000 photographies glanées durant trente années sur les trottoirs de grandes villes occidentales. Ces images trouvées ont été abandonnées ou déchiquetées par leur propriétaire ; elles ont été classées par l’artiste selon l’ordre de leur trouvaille et présentées sous forme d’édition2 ou de projection. La photographie d’amateur apparaît souvent comme une prothèse de la mémoire, proche du fétiche. Ce type de photographie est abandonnée parce que l’image est ratée, ou éventuellement suite à une rupture amoureuse ou familiale. Bilder von der Straße montre des fragments de mémoire hors de leur contexte d’origine ; l’archive sérielle prend dès lors une valeur réflexive quant à la pratique de la photographie amateur.

04Dans les publications Other People’s Photographs (2008-2011), Joachim Schmid a réuni des photographies amateurs issues du Web et des réseaux sociaux, classées en 96 volumes distincts et constituant une iconographie organisée par type d’images et de sujets. Ainsi un volume est consacré aux photographies de mugs, un autre aux chaussures (les images montrent principalement des clichés pris lorsque les personnes s’ennuient et photographient leur pieds ; on y voit surtout des Converses qui sont les chaussures les plus portées durant cette période par les jeunes utilisant les réseaux sociaux) ; un autre volume est consacré aux plateaux repas servis dans les avions ; parfois c’est le mode de prise de vue qui provoque la réunion au sein du volume : selfies, objets dans des miroirs… Des effets générationnels sont perceptibles, ainsi que l’influence de la technologie utilisée à un moment précis de son évolution. Cette gigantesque archive imprimée, permet d’être au plus proche d’un quotidien partagé sur le web.

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Batia Suter, Parallel encyclopedia II, Roma Publications, 2016 © Batia Suter.

05D’autres photographes choisissent des formes plus « constellaires » pour rapprocher des images issues de sources très hétérogènes ; c’est le cas de Batia Suter dans son projet d’encyclopédie parallèle. Si la forme sérielle procède souvent de la réunion d’images d’un même registre ou d’un même sujet, leur assemblage sous forme de constellation permet des mises en relation de nature plus complexe et instable.

06Faisant suite à Parallel encyclopedia I, Parallel encyclopedia II3 est une archive visuelle englobant l’histoire de l’humanité de ses origines jusqu’à nos jours, conçu par Batia Suter entre 2011 et 2016, à partir d’images prélevées dans différents albums, catalogues, encyclopédies, atlas ou autres livres imprimés, dans des champs scientifiques, géographiques, historiques, animaliers, etc. Pour Batia Suter, la manière dont les images sont affectées par l’accumulation, la collection et l’assemblage constitue « la condition moderne des images : attirées entre elles à cause de leurs similarités, libérées de tout but originel et relâchées dans leur vaste, indéfinie et vertigineuse diversité4 ». Dans cet époustouflant atlas, principalement noir et blanc, les agencements provoquent de constants passages de la valeur documentaire à la valeur esthétique et permettent de situer chaque image dans une mobilité accrue, celle de la constellation. Différentes temporalités ou divers registres d’images coexistent et ouvrent un jeu de combinaisons, de correspondances et de métamorphoses entre formes naturelles, technologiques ou artistiques. Ces similitudes visuelles permettraient-elles de renouer avec un monde primordial situé avant et au-delà du langage comme le suggère Matthew Vollgraff dans un texte d’accompagnement ? Ce sont en tout cas bien des connexions souterraines que ménage Batia Suter, dans un rapport aux images non dénué de mystère, mettant l’accent sur la présence muette des choses et leur rapprochement inédit.

07Malgré le vertige causé par le nombre, il est nécessaire de prendre le temps de s’arrêter sur certaines configurations, puisque l’atlas semble fait pour être ouvert à n’importe quelle page − chacune réservant des attractions insoupçonnées. Ainsi une double page réunissant une fascinante vue de velcro prise au microscope, une reproduction noir et blanc du tableau Un peu de calme (1939) de Max Ernst et une scène de film hollywoodien située au bord d’un marais ; ou encore le rapprochement de la dernière vue de la surface lunaire prise depuis Ranger 7 (1964) avec la reproduction d’une œuvre de Carl Andre (1968). Si chaque image reproduite est issue d’une publication ayant déjà en elle-même valeur d’archive, l’encyclopédie devient aussi une archive des différents types d’images (simple reproduction d’une œuvre d’art existante, photographie prise dans un contexte géographique, archéologique, technique, historique) et de productions humaines, qu’elles soient technologiques, artisanales ou artistiques. Même s’il y a une évolution temporelle et une forme de structuration sérielle, l’archive est pensée comme une constellation dans laquelle le lecteur peut se mouvoir et entrer là où il le souhaite, puisque penser la constellation, c’est se sentir à l’étroit avec un espace-temps imposé. C’est vouloir déborder les murs, les pages du livre, déborder le sujet, déborder le sens par les sensations, inscrire une durée dans la perception de l’ensemble photographique.

08Ainsi Batia Suter adopte le schème de débordement perpétuel que propose le rhizome, comme l’ont développé Gilles Deleuze et Félix Guattari en 1976 (et repris dans Mille plateaux en 1980). Le rhizome correspond à un état de pensée paradoxal et complexe, qui se définit contre une idée binaire du monde. Contrairement à la racine, le rhizome « connecte un point quelconque à un autre point quelconque, et chacun de ses traits ne renvoie pas nécessairement à des traits de même nature, il met en jeu des régimes de signes très différents. Le rhizome agence l’hétérogène plutôt que de reproduire le monde. C’est un flux non directif et sans directions préétablies5. » Pour Gilles Deleuze et Félix Guattari, le rhizome « n’a pas de commencement ni de fin mais toujours un milieu par lequel il pousse et déborde6. » Les connexions multiples, les directions mouvantes de la constellation sont néanmoins soumises à un espace circonscrit que Batia Suter tente de déborder par le jeu des multiplicités mises en présence. Celles-ci ne proposent pas un ordre de lecture défini (de la droite vers la gauche, du haut vers le bas…), mais omnidirectionnel, riche de significations potentielles ou virtuelles.

09Les constellations créées par Batia Sutter renvoient aux agencements d’images de l’Atlas Mnémosyne de l’historien de l’art Aby Warburg (1866-1929)7. Animé par un désir d’histoire universelle des images, Aby Warburg n’a cessé de reconfigurer son atlas, à partir de reproductions issues d’un riche matériau iconographique, selon le principe d’une migration des formes d’une période à une autre. Différentes formes de montage sont visibles dans l’Atlas Mnémosyne8, qui se distingue du modèle d’un système de classification chronologique. Non linéaire, éminemment subjectif, cet Atlas ne forme pas une archive exhaustive.

10Comme Batia Suter, la majorité des photographes qui créent des constellations, le font à partir d’un grand stock d’images. Une autre pratique de la constellation est initiée par des artistes, des collectionneurs ou des commissaires qui utilisent des images issues de sources et contextes hétérogènes, telles que des photographies d’amateurs, des archives d’entreprises, des images vernaculaires… Ce phénomène confère un caractère décisif à la sélection et la connexion des images ; il fait écho au tissage de la Toile, à l’usage désormais généralisé du Web. La disposition cartographiée de la constellation permet de donner un sens aux photographies, jusqu’alors classées ou éparpillées dans la mémoire d’un disque dur ou dans des classeurs et des boîtes d’archivage.

11Comment classer des photographies qui témoignent de la diversité du monde ? Georges Perec démontrait dans Penser/classer qu’aucun classement n’était satisfaisant. La pratique de la constellation propose une alternative aux agencements sériels. Pour les photographes ne travaillant pas par séries consacrées à des sujets spécifiques, il est parfois difficile d’ordonner la masse des vues réalisées ; et ce d’autant plus qu’elles ne correspondent pas à des thèmes précis, mais englobent le monde dans sa totalité. Cette question se pose également pour les archives publiques ou privées. The Archive of Modern Conflict (AMC) est basée à Londres et constituée de 4 millions d’images issues d’albums de famille, d’archives d’entreprises, de photographies commerciales ou historiques ; elle est dirigée depuis plus de vingt ans par l’éditeur et curator Timothy Prus. Il s’explique ainsi sur l’origine de la collection : « Au départ nous voulions savoir pourquoi les gens se battent, pourquoi il y a des guerres. Ce n’est pas fini bien sûr, c’est un sujet qui se renouvelle constamment… Mais à partir de là le projet s’est élargi, pour regarder simplement ce que c’est que d’être humain. Nous n’excluons aucun sujet9. » Sept personnes à plein temps travaillent pour ces archives, qui sont basées à Londres. En 2012, durant Paris Photo, Timothy Prus a configuré sous forme de constellations, l’exposition Collected Shadows ; il a ainsi créé un souffle, un écho à l’hétérogénéité des prises de vue, à la multiplicité des périodes et des origines géographiques. La mise en relation permet d’ouvrir des imaginaires, en s’éloignant du caractère purement historique de certaines images. La constellation est une forme en adéquation avec une appréhension ouverte du monde, ne nécessitant pas forcément la classification par série. Invités par Timothy Prus, Adam Broomberg et Olivier Chanarin ont eu accès aux archives dans le but de réaliser l’édition Holy Bible10 ; ils témoignent de la difficulté d’opérer une sélection dans de telles archives :

[…] nous allions chez Archive of Modern Conflict. C’est vraiment un environnement à la Borges : une sorte de bibliothèque infinie. Plonger son regard là-dedans donne un peu le vertige tant cela semble infini. Nous souhaitions regarder l’ensemble des archives pour ce livre mais chaque jour que nous passions là, de nouvelles boîtes d’archives arrivaient. C’était sans fin. Nous avons donc commencé à rechercher des images qui traitent d’une sorte d’histoire non-officielle des conflits et des thèmes de la photographie et des catastrophes11.

12Face à la profusion des images, Adam Broomberg et Olivier Chanarin ont dû choisir des thématiques permettant de réduire leur champ de recherche, sans pour autant classifier de manière stricte. Une constellation ne se construit pas de façon aléatoire, elle reste une cartographie structurée et rythmée. Cet exemple permet de mesurer les enjeux de la structure donnée à une matière photographique.

13Cela concerne également les archives personnelles de photographes qui ne procèdent pas par classification, n’ayant pas de sujet spécifique si ce n’est l’expérience du monde dans une tentative d’appréhension globale et subjective, comme c’est le cas dans l’exposition et le livre d’Anouk Kruithof, I’ve taken too many photos/I’ve never taken a photo12. Le processus de sélection est au cœur même de ce projet. L’artiste a mis des annonces dans son quartier à New York, afin de rechercher quelqu’un qui n’avait jamais réalisé de photographie ; elle a ainsi rencontré Harisson Medina (19 ans) à laquelle elle a demandé de réduire à 75 images une sélection de 300 photographies issues de ses archives personnelles et réalisées pendant une période de 12 années. Les 300 photographies étaient numérotées ; la sélection a été effectué sur l’écran d’un ordinateur, dans le programme Adobe Bridge ; la conversation entre Anouk Kruithof (AK) et Harisson Medina (HM) porte sur les raisons du choix, sur la vie, l’art, la photographie ; elle fait partie de l’œuvre :

HM : Où est-ce ?
AK : Je ne sais pas, ne peux pas me rappeler
HM : Oh oui…. parce que tu as pris trop de photos, tu ne sais même plus où tu les as prises13.

14Le livre contient des extraits de leurs échanges, explicitant les raisons pour lesquels Harisson choisit de faire entrer une photographie dans la sélection (IN), ou de la sortir (OUT), avec ce que l’élimination d’une photographie peut avoir de « jouissif » :

HM : Out, out, cliché, cliché, out, 6, out, out, out, out, out, out, out, out,
out… That’s nice, just that one, I put that as a 6.
Out, out, out, out, out… 

15Harisson Medina a choisi les photographies de façon spontanée. Dans l’édition, Anouk Kruithof a joint un poster avec les 300 photographies numérotées, y compris celles qui n’avaient pas été sélectionnées. On comprend bien que l’enjeu est ici le critère même de la sélection d’une archive restreinte des images d’Anouk Kruithof. On retrouve le principe de la sélection lors de l’exposition de l’œuvre, puisque le spectateur, muni d’un miroir, ne voit que des fragments de la constellation de 75 images installées au plafond. Les archives personnelles de l’artiste ont donc servi de matériaux à une installation plastique qui met en abîme la sélectivité de la perception et de la mémoire individuelle.

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Vincent Delbrouck, Catalogue, auto-publié, 2016 ©  Vincent Delbrouck.

16À l’instar de Wolfgang Tillmans, les artistes qui recourent au schème de la constellation ne souhaitent pas fixer leurs agencements d’images de manière définitive. L’œuvre n’est pas un arrêt, mais une mise en mouvement qui propose un cheminement de la pensée. L’installation est animée par un flux, un souffle. C’est pour cette raison que souvent les photographies ne sont pas encadrées et se présentent sous forme de tirages manipulables, accrochés à même le mur, de manière précaire et temporaire. Elles correspondent à une proposition réalisée à un moment donné, dans un espace donné − l’œuvre étant présentée d’une manière différente dans un autre espace et à un autre moment.

17Utilisée dans le livre, la constellation est nécessairement figée, même si certains photographes, tel Vincent Delbrouck, ont proposé de constants réagencements d’un même corpus d’images. Dans Catalogue14, Vincent Delbrouck, alias V.D. a composé des planches numérotées, constituées d’images uniques ou de collages foisonnants réalisés pendant une quinzaine d’années en Belgique, à Cuba, en France, au Népal, en Inde (Himalaya), en Grèce… ou encore de vues d’expositions en France, aux Pays-Bas et en Belgique. Les images sont extraites de ses archives personnelles et montrent tout autant l’œuvre elle-même que sa propre documentation. L’ordre des pages de chaque exemplaire diffère ; il répond à un principe aléatoire ; la numérotation est parcellaire − certains documents étant manquants. V.D. n’a pas choisi d’ordonnancer ses images de manière chronologique ou linéaire car, hanté par ce qui sans cesse échappe, déborde et fuit, il souhaite interroger l’ordre et le chaos :

Chaque image (réalisée ou découpée dans un vieux livre ou un magazine) forme un fragment vivant dans la constellation de mon imaginaire, un puzzle tentaculaire qui grandit quelque part en moi et m’embarrasse moins qu’il me sauve du monde extérieur dont j’absorbe une trop grande quantité d’influx sensoriels. C’est très bizarre et fou. Très vivant et aussi fatigant. Mais pour revenir au Catalogue lui-même, c’est juste un vrai (faux) catalogue, une compilation de feuilles A4 (photos, collages, vues d’expositions) rassemblées au hasard15.

18Plongée dans les archives du photographe, Catalogue a pour enjeu d’arrêter intuitivement le flux des images, de figer une pensée qui sans cesse se reformule et se dérobe. Il s’agit d’une restitution sensible du monde, toujours à la limite de tomber dans le chaos. C’est là toute la difficulté de la création de constellations, formes arrêtées d’un rapport au monde en constant devenir. V.D. déroge aux règles pour intégrer l’aléatoire et l’ébauche. Les images se télescopent, s’attirent, se dispersent dans le flux des pages. Elles sont mises en circulation de manière incertaine et libre à la fois. Se rapprochant de la divagation, V.D. propose un Catalogue d’images comme forme de pensée en adéquation avec la constellation qui se mesure au désordre, au brouillon, au chaos, et ce faisant, vise une configuration, qui ne soit pas pour autant un classement du monde et de ses archives.

19Pourtant le titre Catalogue témoigne du regard rétrospectif que le photographe porte sur ses propres images. Loin des séries accumulées les unes à la suite des autres, V.D. crée une constellation à dimension variable, sans cesse fluctuante, au sein de laquelle les différentes phases de vie et de photographie sont interconnectées. Comme dans un palimpseste, l’artiste crée par strates, recompose, ajoute, instaure de nouvelles relations… dans une constante révision de ses propres images. La forme donnée à l’édition est un écho aux constellations déployées par Vincent Delbrouck dans les espaces d’exposition − que l’on retrouve photographiées dans le livre.

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Penelope Umbrico, Out of Order: Bad Display, Photoforum Pasquart, Bienne (CH), 2016 ©  Penelope Umbrico.

20Le défi des œuvres « constellaires », créées à partir d’images existantes, consiste à dégager du magma indifférencié de la circulation des images, une véritable pensée ou vision du monde. Le vertige du nombre de vues produites, le temps croissant de leur visionnage provoque des questionnements toujours plus vifs sur la structuration et la monstration des images prélevées. L’œuvre de Penelope Umbrico est emblématique de ce type d’interrogations. Ses installations sont toujours produites à partir d’images collectées sur des sites web (couchers de soleil sur des sites de partage de photographies tels que Flickr, objets prélevés sur des sites internet dédiés à la vente ou à l’échange de produits) ou dans des bibliothèques, telle la New York Public Library Picture Collection. Penelope Umbrico interroge la mémoire collective de la photographie du xxie siècle à travers ses conditions de production. Considérées comme des données issues des Big Data, utilisées le plus souvent dans un contexte utile (vente) ou amateur (couchers de soleil), les photographies retenues par Penelope Umbrico changent de statut, par le biais d’un processus visant à les associer ou à les spatialiser comme dans l’installation Out of Order : Bad Display présentée au Photoforum Pasquart, à Bienne (CH) en 2016. Cette installation regroupe des images d’écran de télévision mis en vente par des particuliers sur le site américain Craiglist. Bon nombre des images choisies comporte un reflet qui révèle la présence du vendeur. Mais ces vues anonymes créent également une archive proposée à la contemplation. Dans un échange avec Nadine Wietlisbach, alors directrice du Photoforum Pasquart, Penelope Umbrico donne quelques explications sur le processus de sélection mis en place :

Les images avec lesquelles je travaille dans le projet Out of Order sont subjectives, sans intérêt et anonymes, si l’on veut. La personne qui prend la photo ne pense pas à faire une photo à proprement parler ; il/elle pense à vendre un objet. Et c’est pour ça qu’il y a une certaine forme d’anonymat à leur propos16

21Pour Penelope Umbrico, il s’agit aussi d’arrêter le temps :

Ce qui arrive déjà quand le vendeur est capturé dans le reflet de l’écran – Un genre de Memento Mori contemporain : la dernière photo de la télé avant qu’elle ne parte pour la décharge (pourquoi quelqu’un voudrait une vieille et lourde télé quand tu peux en avoir une nouvelle, plate et légère pour pratiquement le même prix ?), le visage fantôme du vendeur capturé à jamais dans la photo de la télé.

22Pour son projet Suns from Flickr, Penelope Umbrico a cherché le tag sunset sur Flickr, elle témoigne de la quantité toujours croissante des images produites : 

[…] en 2006 et j’ai eu 54 000 retours. L’année d’après, j’ai fait une installation de soleils coupés à partir d’un échantillon de 2000 images et j’ai fait une nouvelle recherche : il y en avait 2 000 000. J’étais stupéfaite ! Chaque fois que j’installe ce travail, j’intitule l’installation avec le résultat d’une nouvelle recherche à la date actuelle. La dernière installation avait 30 000 000 d’images taguées sunset.

23Avec l’œuvre de Penelope Umbrico, on comprend bien comment le contexte même de production des images est important pour définir une archive du temps présent. Au fil de ses réalisations, les sujets photographiques choisis oscillent entre le plus concret et utilitaire (écran de télévision ou câbles) et une fascination pour les astres (le soleil ou la lune photographiés tantôt de manière amateur, tantôt de manière plus professionnelle) ; la lumière, les variations et les répétitions restent une constante, par-delà toute catégorisation. Si les images postées sur le Web sont éphémères, échappant à la constitution d’une mémoire collective, Penelope Umbrico leur redonne une matérialité lors de ses expositions, ouvrant ainsi la constellation dans l’espace. Ce passage d’une image numérique amateur, esthétiquement pauvre à une matérialisation par le biais d’impressions sur des supports transparents, agencés de manière complexe et non linéaire permet une nouvelle forme de constellation : les flashs ou les reflets sur les écrans noirs évoquent les étoiles dans le ciel, dans une tension entre le proche, le commun et un univers galactique.

Notes go_to_top

1 Les éditions de Joachim Schmid sont imprimées sur demande, via son site web <schmidbooks.wordpress.com>

2 Joachim Schmid, Bilder von der Straße, 2009, 9.7 x 21 cm, 4 volumes dans une boîte, 256  pages chacun. Impression à la demande sur <schmidbooks.wordpress.com>

3 Batia Sutter, Parallel encyclopedia  I, Roma Publications, 2007 et Parallel encyclopedia II, Roma Publications, 2017. Cette partie du texte a été publié dans Art Press n° 442 sous le titre « Actualité de l’Atlas et de l’album ».

4 Agnès Geoffrey, Julie Jones, Il y a de l’autre, Paris, Textuel, 2016

5 Gilles Deleuze et Félix Guattari, « Introduction : Rhizome », in Capitalisme et schizophrénie 2. Mille plateaux, Paris, Éditions de Minuit, 1980, p. 31.

6 Ibid. p. 61.

7 L’Atlas Mnémosyne a fait l’objet d’analyses dans différentes publications, citons : Philippe-Alain michaud, Aby Warburg et l’image en mouvement, Paris, Macula, 1997 ; Georges Didi-Huberman, Atlas ou le gai savoir inquiet, Paris, Minuit, 2011 ; Aby Warburg, L’Atlas Mnémosyne, accompagné d’un essai de Roland Recht, Paris, L’écarquillé, 2012.

8 Un exemple de montage est visible sur la planche 46 : entre une reproduction d’un détail de la fresque Vénus et les grâces de Boticelli, (1485-1490), une paysanne en Italie photographiée par Aby Warburg et une femme portant un vase sur la tête de Veneziano (1528). Les trois images sont rapprochées de manière thématique.

9 Blog de Claire Guillot, « À Paris Photo, les archives secrètes de Timothy Prus », 15  novembre 2012.

10 Adam broomberg et Olivier Chanarin, Holy Bible, Londres, MACK/AMC, 2013.

11 Conversation avec Rémi Coignet pour le Monde, Octobre 2013. Disponible en anglais sur le site <www.broombergchanarin.com>

12 Anouk Kruithof, Untitled (I’ve taken too many photos/I’ve never taken a photo), Amsterdam, New-York, auto-édition, 2012.

13 Extrait de l’affiche à emporter lors de l’exposition (Hyères, Festival de mode et de photographie, 2012), le texte est également repris dans l’édition Untitled (I’ve taken too many photos/I’ve never taken a photo).

14 Vincent Delbrouck, Catalogue, autoédition à Wilderness, 2016.

15 Propos recueillis par Fabien Ribery, publié le 5 septembre 2017 : <https://fabienribery.wordpress.com/2017/09/05/la-photographie-comme-pratique-de-debordement-par-vincent-delbrouck/>

16 Penelope Umbrico and Nadine Wietlisbach, CONVERSATION – TIME IS FLYING, texte proposé lors de l’exposition « Out of Order : Bad Display » du 30  avril 2016 au 12  juin 2016. Disponible en ligne : <https://www.photoforumpasquart.ch/wp-content/uploads/sites/4/2017/03/fr_exchange_penelope_umbrico_version-12.pdf>

go_to_top L'auteur

Anne  Immelé

Artiste et théoricienne de la photographie, docteur en art (Université de Strasbourg), Anne Immelé exerce aussi une activité de commissariat d’exposition pour la BPM-Biennale de la Photographie de Mulhouse. Issu de sa thèse de doctorat, Constellations photographiques est paru en 2015 chez Médiapop éditions. Elle enseigne à la HEAR-Haute École des Arts du Rhin. <http://www.anneimmele.fr>

Pour citer cet article go_to_top

Anne Immelé, « Archives et constellations », Focales n° 2 : Le recours à l'archive, mis à jour le 05/07/2018, URL : http://focales.univ-st-etienne.fr/index.php?id=2056.