2 | 2018   
> Comptes-rendus de lecture

Clément Paradis,

Vincent LAVOIE, L’Affaire Capa, le procès d’une icône, Paris, Textuel, « Écritures photographiques », 2017, 192 pages

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(avec le soutien de l’Arc 5 et de la région Auvergne-Rhône-Alpes)

01La publication de L’Affaire Capa, de l’historien de la photographie Vincent Lavoie, prend place dans un contexte de soupçon généralisé concernant la photographie : pas une année ne se passe sans qu’un scandale majeur ne vienne assombrir la réputation des photojournalistes ; que l’on pense au World Press Photo Award retiré en 2015 à Giovanni Troilo pour avoir falsifié son travail sur Charleroi (« The Dark Heart of Europe ») ou à la controverse récente concernant la série « An Iranian Journey » de Hossein Fatemi. Les pères fondateurs du photojournalisme ne sont pas épargnés par les relectures, révisions ou polémiques quant à leur éthos ou leurs travaux. En 2014, Clément Chéroux (qui dirige la collection dans laquelle l’ouvrage de Vincent Lavoie est publié), alors conservateur et chef du cabinet de la photographie du Musée national d’art moderne, présentait ainsi dans l’exposition Henri Cartier-Bresson une lecture inattendue de la carrière du photographe, en rupture totale avec le discours consensuel sur l’« icône » Cartier-Bresson. L’exposition et son catalogue revenaient de façon inédite sur le parcours de militant communiste du photographe dans la période 1936-1946 et sur l’oubli stratégique de ce parcours dans la suite de la carrière de Cartier-Bresson. La réévaluation de l’œuvre du cofondateur de l’agence Magnum continue aujourd’hui, à la faveur de la mise en valeur du patrimoine laissé par le photographe.

02Plus graves sont les allégations à l’encontre des travaux du partenaire historique de Cartier-Bresson, Robert Capa, allégations que Vincent Lavoie passe en revue au fil de L’Affaire Capa. Le sous-titre du livre, Le Procès d’une icône, peut sonner comme une promesse de condamnation mais, au lecteur impatient qui demanderait : « Capa a-t-il ou non pris cette photographie du Falling Soldier ? A-t-il falsifié ses images ? Et qu’en est-il de l’affaire de la planche contact du Débarquement allié, les Magnificent Eleven ? », Vincent Lavoie propose une réponse d’inspiration socratique. Il propose de faire un certain nombre de « détours », en passant par l’analyse des « régimes de vérité » mobilisés dans les débats autour de l’authenticité de l’œuvre de Capa, et plus précisément de la célèbre image du Falling Soldier

03Dépassionnant le débat, il commence ainsi par analyser les différentes accusations et défenses formulées à l’égard de l’image de Capa, depuis sa première publication dans Life en 1937 jusqu’au débat opposant Phillip Knightley, auteur de The First Casualty, From The Crimea to Vietnam, The War Correspondent as Hero, Propagandist and Myth Maker en 1975, persuadé que le cliché de Capa est une forgerie, et Richard Whelan, biographe de Robert Capa proche de Cornell Capa, le frère du photographe. Pour Vincent Lavoie, trois systèmes véritatifs, dont l’analyse constitue les trois chapitres centraux du livre, soutiennent l’ensemble du discours autour de l’image de Capa : le témoignage, le document et l’expertise criminalistique. Autrement dit, les contradicteurs comme les thuriféraires de Capa se sont successivement attachés à trouver la vérité sur sa photographie alternativement dans le discours d’éventuels témoins (à la fiabilité questionnable), dans les documents situés « à la périphérie » de l’image (venant des archives de Capa lui-même ou d’autres photographes), et enfin dans des expertises criminalistiques de l’image, tributaires d’un modèle argumentatif ni testimonial ni documentaire, appelant à une croyance en l’irréfutabilité de la preuve scientifique (issue de la médecine légale ou de l’analyse topographique, par exemple).

04Au fil de ces trois chapitres centraux, en s’inspirant des réflexions de Paul Ricœur sur la vérité et des évolutions du Droit occidental concernant le traitement de la preuve, Vincent Lavoie déconstruit le système de croyance dans la vérité de l’image photographique. Le premier chapitre, « La parole des témoins », revient ainsi sur les témoignages convoqués dans le débat autour du Falling Soldier, qu’il s’agisse de Robert Capa lui-même ou de photographes proches de lui à l’époque, comme David Seymour ou O’Dowd Gallagher. L’exercice permet à Lavoie de rappeler l’ancienne hiérarchie des valeurs en vigueur dans les cours de justice, qui ne donnait qu’une fonction subalterne à la preuve photographique. Le second chapitre, « La réplique documentaire », change de paradigme en partant d’un constat : le Falling Soldier n’est pas une image orpheline. Une photographie l’est-elle jamais ? Lavoie revient donc sur les autres photographies de la guerre d’Espagne, les planches-contacts de Capa et la fameuse « valise mexicaine » retrouvée par l’ICP de Cornell Capa en 2007, contenant un ensemble de 4 500 négatifs de Robert Capa, Gerda Taro et David Seymour. Au terme de ces deux premiers chapitres, le lecteur a ainsi suivi l’enquête des spécialistes de l’œuvre de Capa, et l’analyse critique qu’en fait Vincent Lavoie ; force est de constater qu’aucun des arguments avancé n’apporte le fin mot de l’histoire sur le Falling Soldier. Le troisième chapitre, « Les expertises criminalistiques de l’image », présente une poursuite du débat sur l’irréfutabilité de la preuve scientifique au xxie siècle. Le Falling Soldier devient alors une scène de crime. La posture de la victime est analysée, sa chute est questionnée, la localisation même est remise en question. L’enquête récente du chercheur José Maria Susperregui a en effet révélé que la véritable localisation de la prise de vue n’était pas le front de Cerro Muriano mais Espejo – une zone qui n’est pas, au moment où est pris le cliché, le théâtre d’affrontements. Pour autant, quelqu’un n’est-il pas en train de mourir sur cette photographie ? Les experts sont encore une fois divisés. Vincent Lavoie envisage le débat en d’autres termes : ne devons-nous pas questionner l’authenticité des images, c’est-à-dire « l’autorité avec laquelle celles-ci nous persuadent de leur véracité » ? Au travers des différents régimes de vérité, un paradoxe est créé : l’image est réduite à sa portion congrue, voire sa part invisible : ces témoins, documents et indices qui ne sont précisément pas l’image en question. Autrement dit, explique Vincent Lavoie, on essaie de « restaurer la foi en l’authenticité des images tout en refusant la croyance dans le visible ».

05En guise de conclusion, l’universitaire québécois passe en revue la polémique autour des Magnificent Eleven, ces dix photographies du Débarquement en Normandie qui seraient, aux dires du magazine Life, les seules rescapées d’une plus longue série témoignant de la bravoure de Capa en ce 6 juin décisif. Encore une fois, le mythe Capa tombe face aux arguments invoqués, ces images étant vraisemblablement les seules saisies par Capa ce jour-là. Et encore une fois, les preuves sont successivement apportées par le recours aux témoins, aux documents, à l’expertise criminalistique.

06Au terme du livre de Vincent Lavoie, Robert Capa redevient ainsi Andrei Friedmann, un jeune photographe passionné, avide de renommée et de rétributions, qui aura œuvré toute sa vie pour entretenir son propre mythe sous un nom d’emprunt. Mais surtout, au fil du texte et d’un appareil de notes particulièrement précieux, se trouve récapitulée « L’affaire Capa » dans toute sa complexité idéologique. Battant en brèche un certain fétichisme de l’image photographique, Vincent Lavoie ouvre également un certain nombre de questionnements sur la mécanique spectaculaire de la criminalistique ou encore le rôle de l’appareil idéologique qui a (plus ou moins sciemment) orchestré ces mensonges photographiques. En tournant la page des mythes du photojournalisme, L’Affaire Capa semble appeler à l’écriture d’une nouvelle histoire et d’une nouvelle éthique pour la photographie.

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Clément Paradis, « Vincent LAVOIE, L’Affaire Capa, le procès d’une icône, Paris, Textuel, « Écritures photographiques », 2017, 192 pages », Focales n° 2 : Le recours à l'archive, mis à jour le 05/07/2018.
URL : http://focales.univ-st-etienne.fr/index.php?id=2226.