3 | 2019   
> Varia

Jordi Ballesta,

Détailler Sezioni del paesaggio italiano

En 1996, Gabriele Basilico, architecte devenu photographe, et Stefano Boeri, architecte et théoricien de l'urbanisme, présentent à la VIe biennale d'architecture de Venise l'exposition Sezioni del paesaggio italiano. Un an plus tard, ils traduisent cette exposition en un livre homonyme. Il s’agit ici de décrire en détail ce projet et de montrer dans quelle mesure il s’éloigne de la photographie topographique pour relever d’une représentation avant tout routière, et hodologique, du paysage urbain italien.

In 1996, Gabriele Basilico, architect who is become photographer, and Stefano Boeri, architect and urban theorist, show at the 6th Venice Biennale of Architecture the exhibition Sezioni del paesaggio italiano. One year later, they translate it in a homonym book. The purpose of this paper is to accurately describe how this book doesn’t participate in the field of topographic photography and firstly depicts the Italian urban landscape from the roads, and from a hodologic vantage point.


enquête, topographie, hodologie, paysage urbain.
investigation, topography, hodology, urban landscape.


Texte intégral go_to_top

01En 1996, Gabriele Basilico, architecte devenu photographe, et Stefano Boeri, architecte et théoricien de l'urbanisme, présentent à la VIe biennale d'architecture de Venise l'exposition Sezioni del paesaggio italiano1. Une année plus tard, ils traduisent cette exposition en un livre issu des mêmes recherches et partageant le même titre. En 1998, la version anglophone paraît ; elle est intitulée Italy. Cross Sections of a Country2. À part la traduction de l’italien vers l’anglais et les couvertures qui ont été différenciées, ces deux versions sont quasiment identiques.

Image 100000000000029B000001E4323C616A.jpg

Image 100000000000029B000001E9512E0C99.jpg

Jaquette de Sezioni del paesaggio italiano
et première de couverture de Italy. Cross Section of a Country.

02Les première et quatrième de couverture de la version originale sont blanches, mais elles sont recouvertes d’une jaquette renseignant, à l’avant, le nom des auteurs et le titre de l’ouvrage et, à l’arrière, son prix de vente et son numéro ISBN. Le texte de présentation a été placé au niveau de la deuxième de couverture, sur la jaquette. Dans la version anglophone, la première de couverture comporte le titre et le nom des auteurs, en surimpression sur une photographie partiellement effacée de panneaux et de bâtiments. Sur la quatrième de couverture est imprimée la traduction du texte de présentation, au sein duquel est présenté le projet développé à l’intérieur de l’ouvrage : « la recherche3 visible dans ce livre, effectuée en 1996 par Gabriele Basilico (photographies) et Stefano Boeri (texte), analyse les évolutions importantes et désordonnées qui touchent le paysage italien depuis les vingt dernières années ». Le rôle des deux auteurs est aussi précisé : « Stefano Boeri a délimité six sections du territoire italien […] Gabriele Basilico a exploré ces sections […]4 ».

03Contrairement aux couvertures, les pages intérieures de Sezioni del paesaggio italiano et d’Italy. Cross Sections of a Country partagent le même contenu textuel et visuel, format, mise en page, typographie et qualité d’impression ; seules diffèrent certaines informations présentes dans les quatre dernières pages. Elles concernent la maison Art&, pour la version italienne, et Scalo, éditeur de la version anglophone. Pour le reste, la direction éditoriale de l’ouvrage, dans ses deux déclinaisons, a été réalisée par Roberta Valtorta, historienne et critique de la photographie, l’agencement des séries photographiques par Giovanna Calvenzi, éditrice en photographie, le graphisme par Maurizio Zanuso et les tirages par Gianni Nigro, assistant et tireur du photographe. La conception de Sezioni5 est indissociable d’une collaboration pluridisciplinaire, mais elle semble surtout relever de la photographie, de ses savoirs et de ses techniques. Les 108 photographies de Basilico, qui sont imprimées en pleine-page et occupent plus des deux-tiers du livre, viennent le confirmer. Les collaborateurs de Boeri, présents lors de la phase de recherche, n’ont pas participé à la conception éditoriale.

04Afin de comprendre la fabrication de Sezioni et la recherche qui l’a précédée, son contenu, ses sous-textes et plusieurs de ses non-dits ont été explorés. Parallèlement, il a semblé indispensable de lire cet ouvrage en ayant accès aux archives sur lesquelles il s’est fondé. La parole de ses auteurs a aussi été mobilisée6. Pour mesurer la portée documentaire de cette recherche et la solidité des thèses qui y sont avancées, il s’agissait de ne pas considérer Sezioni comme un album de paysages, mais comme le résultat d’une investigation à la fois théorique et de terrain, ayant pour thème les formes tangibles de la ville diffuse italienne : « la multitude des bâtiments solitaires et agglomérés, tels les maisons individuelles, entrepôts, centres commerciaux, bâtiments de bureau, hangars et ateliers7 » qui composent les aires urbaines du nord au sud du pays.

05Au-delà de la compréhension de Sezioni, l’objectif était d’éprouver comment un tel projet, relevant de la photographie et des études urbaines peut être intimement décrit. Il s’agissait de prendre au sérieux le dessein documentaire de l’ouvrage, jusqu’à coller au projet scientifique dont il pourrait être le vecteur, en le lisant littéralement, en le renvoyant précisément au terrain et aux phénomènes qu’il entend analyser et en isolant ses différentes couches d’écriture, de composition et de recomposition. À cette fin, l’énumération d’informations qui pourraient paraître mineures a été privilégiée, car elles permettent de donner toute leur place aux menus détails du projet et à leur masse déterminante.

Une recherche préalable

06Sezioni, en tant que recherche avant de devenir une exposition, puis un livre, provient d’une invitation adressée à Basilico par l'architecte Marino Folin. Elle a été précédée par les investigations que ce dernier a effectuées sans prévoir de les prolonger par des travaux postérieurs. En octobre 1994, Folin est nommé commissaire du Pavillon italien de la VIe biennale d’architecture de Venise et décide de travailler sur « les œuvres les plus récentes conçues et réalisées par des architectes de la jeune génération, lesquelles étaient pour la plupart peu connues et disséminées dans les aires urbaines composites de l’Italie8 ». Après avoir consulté « magazines, catalogues et diverses autres publications », il entreprend à partir du mois d’août 1995 un parcours de huit mois, scindé en plusieurs étapes, à travers « quasiment toutes les régions d’Italie9 ». Dans la postface de Sezioni, Folin cite certaines des villes qu’il a visitées : Polistena, Saponara Marittima, Cefalù, Aquaviva, Avezanno, Azzano… autant de communes siciliennes, calabraises, des Abruzzes, du Frioul… qui, pour leur quasi-totalité, ne sont pas localisées à l’intérieur des sections qu’étudieront Basilico et Boeri. Selon Folin, un paysage urbain « devenu homogène » s’est imposé dans toutes ces communes depuis quatre décennies et se caractérise par « un appauvrissement et une banalisation des techniques de construction, une internationalisation des matériaux utilisés dans le bâtiment, une absence de plan qui soit simple et sensible, et la disparition de toute forme de design urbain, d’ordre et de loi10. » C’est ce paysage et les bâtiments d’architectes qui s’y trouvent que Folin a demandé à Basilico de photographier. Pour les présenter dans leur environnement, il a considéré qu'il avait besoin d'un « regard clair, libéré de la rhétorique et des préjugés11 ».

07Au printemps 1996, Basilico refuse partiellement cette proposition. Il reconnaît l’intérêt d'une collaboration qui viserait à produire des savoirs architecturaux et urbanistiques sur la base de campagnes photographiques, mais il estime également que la reprise du voyage de Folin conduirait à illustrer une enquête quasiment achevée. En 2008, il revenait sur l’amorce de Sezioni en ces termes : « pourquoi perdre son temps à photographier des lieux banals dont le choix a été uniquement déterminé par l'emplacement des œuvres architecturales [que Folin souhaitait exposer]12 ? » Dans sa postface, Folin confirme : « Depuis le début, il a semblé clair qu’il ne serait pas possible, et que cela n’aurait pas de sens, de revenir dans mon sillage aveuglement et que, de ce fait, il n’était pas tant question de restituer l’arrière-plan des œuvres [architecturales identifiées] que de reconstruire une image de l’ensemble [du paysage urbain italien]13. » Sezioni découle donc de la reconsidération de cette recherche initiale. Pour Basilico, les photographies ne devaient pas seulement faire images, mais engendrer des hypothèses que son commanditaire et prédécesseur n’avait pas envisagées.

08Sur cette base, Basilico n'a pas repris une enquête antérieure, même si au regard de Sezioni et de son archive, il est manifeste que les observations et analyses de Folin, Basilico et Boeri se succèdent et se croisent. Mais Basilico a voulu que les projets d’investigation urbaine, de production documentaire et d’écriture photographique soient simultanément mis en œuvre. Il s’est associé à Boeri à cette fin. Tous deux ont décidé que leur recherche porterait sur « les nouveaux territoires urbains » et plus spécifiquement sur les « typologies strictement contemporaines14 ». Ils ont choisi d’articuler les travaux photographiques à un ensemble de « parcours représentatifs du paysage italien », qu'ils ont appelés « sections, parce qu'ils sont comme des coupes dans un territoire ». Chacune de ces sections, au nombre de six, a été positionnée autour d’un axe central, joignant « la banlieue d'une grande ville à une ville moyenne », sur une distance ne dépassant pas les cinquante kilomètres et ayant environ douze kilomètres de côté. L’objectif était « de faire ressortir les différences culturelles, territoriales, économiques régionales », sans atténuer l’homogénéité des complexes urbains étudiés. Ces sections ont été délimitées à l'aide d'une « équipe de recherche » composée de trois architectes et urbanistes, collaborateurs de Boeri15. Enfin, ce dernier n'a participé ni à l'expérience de terrain entreprise par Basilico, ni à la sélection des points de vue et des photographies composant la série. L'architecte-urbaniste et le photographe ont souhaité reconduire le partage des rôles que la Mission photographique de la DATAR avait institué. Basilico a eu « la liberté de parcourir les sections en voiture, de [s]'arrêter, de choisir, de sortir de la route principale, d'explorer le territoire » et de faire l'editing des cent huit photographies qui composent Sezioni. Boeri, pour sa part, est l'auteur de l'analyse écrite qui introduit l'ouvrage.

Un ouvrage sans légende

09Sezioni n’est pas uniquement un ouvrage de photographies ; son contenu est par ailleurs indissociable de l’exposition qui l’a précédée. Composé de 152 pages, il contient, outre les photographies de Basilico, une vue pleine page de l'exposition présentée à la Biennale, quinze pages de représentations aériennes et vingt-deux pages ne contenant que du texte. Hormis les pages de titre, l'achevé d'imprimé et une page qui introduit les séries photographiques par l’indication « Basilico photographies16 », la partie écrite est composée d'un sommaire, de l’essai de quatorze pages de Boeri, « The Italian Landcape: Towards an “Eclectic Atlas” », de la postface non titrée de Folin et d'une courte biographie de Basilico et Boeri. Les représentations aériennes jalonnent le livre : une vue satellitaire de l'Italie traversée localement par le nom des six sections précède le sommaire ; deux pages compilant six vues satellitaires des sections, gravées sur des plaques de magnésium pour l'exposition, sont positionnées entre la première et la deuxième page du texte de Boeri ; chaque section est introduite par une vue satellitaire ou une carte en noir et blanc sur laquelle est mentionné le nom de deux pôles urbains que Basilico a joint. À l'exception de la première section, menant de Milan à Côme, qui est composée de vingt photographies, et de la deuxième section conduisant de Mestre à Trévise, qui en comprend seize, les quatre autres sections incluent dix-huit photographies. Elles s’étendent de Rimini à Montefeltro, de Florence à Pistoia, de Naples à Caserte et de Gioia Tauro à Siderno.

Image 100000000000029B0000022443F0E0A7.jpg

Image 100000000000029B000002243CFE25E8.jpg

Pages 10 et 11 des deux versions.

10Articulant photographies, textes, vues satellitaires, cartographie et reproductions de gravures, Sezioni est un ouvrage polygraphique17. Il pourrait aussi apparaître comme un ouvrage dont la valeur topographique serait fondée sur la représentativité spatiale, la précision visuelle et la neutralité factuelle des documents publiés. Cependant, si les textes et les images renforcent la qualité documentaire de l’ouvrage, ils ne compensent pas l’absence d’un des ingrédients primordiaux de la photographie topographique : la légende comme moyen de localiser les entités représentées.

11Parmi les six vues aériennes introduisant les sections, trois cartes joignant Milan à Côme, Rimini à Montefeltro et Gioia Tauro à Siderno comportent des toponymes plus ou moins lisibles. Trois vues satellitaires n’incluent pas d'indications écrites. Aucune de ces six vues ne permet de localiser une à une les photographies de Basilico. Les agglomérations qu’il a photographiées ne peuvent pas être identifiées. Point de Florence, Osmannoro, Campi Bisenzio, Prato, Pistoia… parmi les nombreuses communes qui appartiennent aux sections et qui sont représentées dans des photographies du livre. Aucune information ne confirme que les communes dont le nom est indiqué sur les cartes introductives, telles Lissone ou Seveso, correspondent à des photographies. De la même façon, les itinéraires empruntés n’ont pas été tracés et le lecteur ne peut savoir quels furent les points de départ et d’arrivée de Basilico et quelles routes il a suivies. Ce défaut d'informations n'est pas compensé dans d'autres parties du livre.

12En cela, Sezioni s'écarte des exigences de la photographie topographique. Quatre pages sur les quarante-huit du catalogue de l'exposition New Topographics18 sont consacrées à la localisation rigoureuse des images présentées : seules les photographies que Joe Deal a effectuées à Albuquerque ne sont pas localisées une à une. Dans Park City19, Lewis Baltz renseigne le nom de la parcelle, de l’îlot, du lotissement et l'orientation géographique de chaque photographie. Dans On this site20, Joel Sternfeld reprend les codes de la photographie topographique ; non seulement il indique l'emplacement exact et la date de ses photographies, mais il narre aussi l'événement, à portée historique ou sociétal, qui a eu lieu en cet endroit, quelques mois ou années auparavant… Dans sa première série topographique, Rittrati di fabbriche, Basilico a également tenu à préciser là où il avait réalisé ses prises de vue : chaque image renvoie à un nom de rue. Dans deux de ses monographies, Cityscapes21 et Carnet de travail22, toutes les images paysagères sont renseignées par le nom d'une rue ou celui d'une commune, à l'exception de celles qui composent Sezioni. Pourquoi Basilico n'a-t-il pas localisé ces images, alors qu'il le fait dans Rittrati di fabbriche, Porti di Mare, Dentro la città, et d’autres séries ? À la lecture du livre, trois hypothèses peuvent être émises.

13Premièrement, Sezioni n'est pas une œuvre topographique. Dès lors qu’ils sont lus précisément, ni son titre, ni son texte introductif, ni ses vues aériennes, ni ses photographies n’incitent à le considérer ainsi. Basilico et Boeri entendaient analyser le paysage urbain italien dans sa totalité, et finalement peu importait que ces photographies montrent tel ou tel lieu. Les sites donnés à voir sont potentiellement interchangeables, au moins à l’échelle de chaque section. Deuxièmement, ce livre ne vise pas à produire des connaissances qui puissent être aisément capitalisées dans le champ des études urbaines. Il diffère en ce sens de précédentes publications de Boeri, tels les articles « Gli orizzonti della città diffusa » et « Nuovi spazi senza nome23 ». Ceux-ci ont aussi pour objet les formes urbaines contemporaines italiennes, mais ils sont avant tout basés sur des études de cas pris dans l’agglomération milanaise. La photographie paysagère y est absente et les nombreuses représentations aériennes y sont systématiquement légendées. L’iconographie sert les analyses écrites et il apparaît ouvertement que les images publiées ont été produites pour étayer les propos développés. Dans cette hypothèse, il serait nécessaire d’interroger les modalités de « recherche » qui ont effectivement présidé à la réalisation de l’« atlas éclectique » que serait Sezioni. À quelle forme d’investigation, cette recherche a-t-elle donné lieu et à quel terrain a-t-elle permis d’accéder ? Troisièmement, les six sections sont structurées par un axe de circulation. Il est possible que ce soit le paysage vu de la route qui ait intéressé Basilico. Ainsi, Sezioni pourrait être assimilé à une œuvre hodologique – l'hodologie se définissant comme la science des voies et de leurs périphéries, de leur conception, de leur construction et de leur expérience. Mais alors pourquoi ne pas articuler chaque photographie au nom de la route ou de l’infrastructure à partir de laquelle elle a été effectuée ?

Un paysage routier

14Les phénomènes hodologiques ne sont pas au cœur de l’essai de Boeri, « The Italian Landscape: Towards an Eclectic Atlas ». Ce texte interroge avant tout la combinatoire urbaine italienne, telle qu’elle engendre, à l’écart des rationalités urbanistiques, des morphologies paysagères et territoriales qui restent largement à analyser et demandent à être photographiquement documentées. L’étalement des aires d’habitation, la distance comme facteur majeur des relations urbaines, le nuage de poussière comme forme urbaine métaphorique ou encore la multitude des actes de construction individuels sont parmi les principales thématiques de ce texte. Pour autant, Boeri ne néglige pas le rôle des voies de circulation dans la dispersion du bâti, dans l’exportation du « code génétique de la ville dans les zones suburbaines24 » et dans l'expérience géographique ordinaire de la ville contemporaine. Les six sections étudiées sont « traversées par au moins un grand axe de circulation25 ». « Les routes d’accès et de sorties […] conduisent vers un continuum de bâtiments qui se propage à travers le paysage sous la forme de grappes, de bandes et de lignes26. » De même, Boeri invite a développer d’autres types de cartes : « des cartes capables de transcrire les rythmes quotidiens qui animent ces lieux, des cartes de mouvements, de flux, de perception séquentielle27 ».

15De tels essais cartographiques sont visibles dans « Gli orizzonti della città diffusa ». En revanche, Sezioni ne propose pas de nouveaux types de représentations aériennes. Ses auteurs ont choisi de documenter le paysage vu du sol, au plus près de l'expérience des habitants – qui est pour une large part liée à la route, comme lieu de vie quotidien du citadin automobiliste. Ainsi, la voie, dans toutes ses variantes, occupe une place marginale dans moins de 10 % des photographies. Basilico aurait pu rendre compte du bâti en tournant le dos à la route, ou en y accordant une attention mesurée ; il ne l'a quasiment pas fait. Au moins quatre photographies par section sont occupées, au premier plan, par un carrefour routier ou, plus rarement, ferroviaire. C'est neuf fois le cas entre Florence et Pistoia et onze fois entre Gioia Tauro et Siderno. De la même façon, des voies rapides et des ouvrages d'art, et en particulier des ponts et viaducs, ponctuent régulièrement les sections. Un viaduc franchissant plus d'une dizaine de voies de chemin de fer traverse la première photographie de la section Mestre-Trévise. Deux viaducs parallèles enjambent un cours d’eau dans la dernière photographie de cette section. Une autre image a été effectuée sous un pont autoroutier. La section de Rimini à Montefeltro se termine par une vue de téléphérique. Celle de Naples à Caserte donne à voir un viaduc inachevé. De Milan à Côme, cinq photographies sont traversées par une voie rapide… Les routes secondaires, rues, allées, contre-allées et parkings ponctuent les autres photographies. Ce n’est pas tant une ville de l’habitation diffuse qui est photographiée – les immeubles de plus de deux étages sont d’ailleurs plus nombreux que les constructions basses – qu’un complexe urbain façonné pour les véhicules motorisés, leurs circulations intensives et leurs besoins de stationnement.

Image 100000000000029B000001E6F5301AF5.jpg

Tirage de lecture de la deuxième photographie, parmi les dix-huit que comporte la section
« Naples-Caserte » dans Sezioni. Archives Studio Basilico.

16S’éloigner de l’ouvrage et de l’exposition pour s’intéresser aux prises de vues qui ont été archivées, ne conduit pas à relativiser l’orientation hodologique de ce projet. Outre les négatifs originaux, les archives de Sezioni comportent 173 planches-contacts qui rassemblent 1545 photographies, mais dont la quasi-totalité correspond à des couples de prises de vue à exposition différente, et plus rarement à des trios. Sont identifiables 750 points de vue environ. Dans les archives, et en comparaison du livre, la part des routes apparaît légèrement réduite, mais celles des voies, dans toute leur diversité se révèle tout aussi importante. Hormis les axes goudronnés, les archives montrent des voies ferrées, un canal, des chemins, des sentiers, des lignes à haute tension… Leur présence est sensiblement supérieure à celle de la nébuleuse bâtie à laquelle Boeri consacre la majeure partie de son essai.

Image 100000000000029B0000035A70897368.jpg

Planche-contact 96B-72. Archives Studio Basilico.

17Parmi les planches-contacts provenant de la section « Florence-Pistoia », les voies de circulation sont au premier plan de presque toutes les photographies effectuées à partir du sol. C’est sur la chaussée que Basilico a positionné son appareil. Les marquages peints sur le bitume sont mis en avant à de multiples reprises. Douze mots « stop » annoncent des lignes d’arrêt. Rares sont les voies qui n’atteignent pas le bas des images : deux photographies donnent d’abord à voir un terrain vague dénudé, quatre autres, des pylônes électriques implantées dans des champs. Lorsque Basilico se positionne sur un ouvrage d’art, les voies sont fréquemment précédées d’un talus. Un canal est présent dans seize photographies et une portion d’autoroute dans onze autres. Quoi qu’il en soit, les immeubles et la ville en tant que lieu d’habitation sédentaire sont repoussés à plusieurs mètres, voire dizaines de mètres de distance. Les planches codifiées 96-B6-60 et 96-B6-61 illustrent cette propension à photographier les lieux et les équipements de la mobilité. Cinq photographies sont centrées sur un parc de caravanes. Neuf autres représentent la section terminale d’un viaduc inachevé et deux d’entre elles ménagent une large place à un assemblage de panneaux publicitaires et directionnels.

Image 100000000000029B0000019D6258D63C.jpg

Planches-contacts 96-B6-60 et 96-B6-61. Archives Studio Basilico.

18Examiner d’autres sections aboutirait à des répartitions entre axes et bâtis, établissements et circulations, qui ne seraient pas foncièrement différentes, malgré des variations morphologiques parfois importantes. La section « Gioia Tauro-Siderno » se distingue par la variété des voies photographiées – sentier, chemin, piste, lit de cours d’eau carrossable, rues goudronnées, non goudronnées, en cours de viabilisation, quai, trottoirs plus ou moins aménagés, routes, viaducs, terminal portuaire – et par le nombre d’images où l’immobilier est absent. Sur deux cent quarante-cinq photographies, quarante-trois ne comportent pas de bâtiments et quatre-vingt-trois les incluent uniquement en arrière-plan. Dans le même temps, moins d’un cinquième ne donne pas à voir de voies, tandis que les quatre autres cinquièmes les placent le plus souvent au premier plan.

Image 100000000000029B000001FA7BE4760F.jpg

Tirage de lecture provenant de la section « Gioia Tauro-Siderno ». Archives Studio Basilico.

19L’exploration détaillée des archives, comme celle du livre, corrobore le fait que le texte de Boeri et les photographies de Basilico ne sont pas focalisés sur les mêmes versants de la ville diffuse italienne. Basilico a travaillé sur une urbanité de la circulation, tandis que Boeri a écrit sur le nuage de bâtiments solitaires. Pour autant, Sezioni n’intègre aucune information qui puisse éclairer ce décalage et apprendre au lecteur s’il résulte d’une division volontaire des objets à étudier. Il est un non-dit qui caractérise cette recherche et qui ne relève pas de l’implicite : le lecteur ne peut savoir que Basilico n’a eu que quelques jours à consacrer à chaque section et n’a achevé ses campagnes photographiques que peu de temps avant l’installation de l’exposition à la Biennale de Venise.

Une recherche précipitée

20Selon les notes qu’il a écrites dans un de ses cahiers, où il précise la teneur de ses activités journalières en indiquant le nom de la ville et épisodiquement celui de son employeur, Basilico a été présent à la Biennale les 12, 14 et 15 septembre 1996, probablement pour l’installation et l’inauguration de l’exposition. Moins de deux mois auparavant, le 16 juillet, il commence à photographier pour Sezioni. Pendant trois jours, il photographie la section de Rimini à Montefeltro, puis du 26 au 29 juillet, de Florence à Pistoia, du 1er au 5 août, de Naples à Caserte, du 6 au 10, de Gioia Tauro à Siderno, et du 30 août au 2 septembre, de Mestre à Trévise. Il n’a pas séjourné plus de cinq jours à l’intérieur d’une section. Il finit de photographier en Vénétie dix jours avant de se rendre à la Biennale et contrairement aux cinq sections précédentes, il n’a pas assez de temps pour faire développer des tirages de lecture en complément des planches-contacts déjà réalisées. Issu de deux projets de recherche, dont celui de Folin, Sezioni ne constitue pas une enquête patiente sur le paysage italien contemporain. En cela, ce livre et cette exposition s’écartent une nouvelle fois d’un des canons de la photographie topographique ; avec un calendrier si contraint, Basilico n’a pas eu le temps de décrire les lieux étudiés avec une relative exhaustivité.

21En 2008, Basilico déclarait que « rester sur la route aurait relevé d’une approche conceptuelle, alors que nous nous interrogions sur les contextes urbanistiques28 ». À l'état de projet, Sezioni visait à travailler sur l'épaisseur des sections. Dans les faits, ses campagnes photographiques ont été fondées sur des pratiques de terrain succinctes, ne lui laissant pas la latitude d’examiner les « implantations » éloignées des grands axes routiers et les « flux » accompagnant la dispersion de l’urbain, ou même de s’enquérir de leur possibilité. C'est ce que tendent à confirmer deux cartes routières annotées par Basilico et archivées entre des tirages de lecture29. Dans l’une, couvrant la section de Naples à Caserte, comme dans l’autre, allant de Gioia Tauro à Siderno, Basilico a surligné les routes sur lesquelles il avait décidé de circuler. Sur la première carte, son parcours est tracé le long des deux routes menant du quartier napolitain de Capodichino jusqu’à Caserte, par la nationale 87, et jusqu’à la localité voisine de Santa Maria Capua Vetere, par la Nationale 7 bis. Il complète cet itinéraire par trois parcours transversaux, mais semble vouloir délaisser la plupart des routes provinciales et la totalité les rues intra-communales. Sur la seconde carte, son parcours s’étend le long de la Nationale 682 de Siderno à Rosarno, ville située à onze kilomètres au nord de Gioia Tauro, et le long des vingt-cinq kilomètres joignant cette Nationale à Gioia Tauro, via les Départementales 1 et 4. De la même façon, Basilico ne semble pas souhaiter explorer en profondeur la section, en parcourant un grand nombre de routes et d’agglomérations.

Image 100000000000029B000001CF81307110.jpg

Carte archivée avec les tirages de lecture de la section
« Naples-Caserte ». Archives Studio Basilico.

22En sus de ces deux cartes, deux modes d’analyse permettent de revenir sur la réalisation de ses campagnes photographiques, jusqu’à retrouver une partie des lieux qui jalonnent l’exposition et l’ouvrage. Tout d’abord, la lecture de Sezioni montre que Basilico a choisi d’y intégrer plusieurs fois des lieux identiques, quand bien même les six sections devaient représenter la totalité de l’Italie et que chacune d’entre elles couvre une surface d’environ six cents kilomètres carrés. Ensuite, la consultation de services de navigation virtuelle30 permet de localiser un nombre substantiel d’images. Parce que Basilico a privilégié les vues hodologiques, des panneaux, des enseignes et des affiches de bord de route sont régulièrement lisibles et sont autant d’indications utilisables pour apprendre là où il a photographié.

23De Milan à Côme, deux bâtiments sont à la fois visibles dans la première et la deuxième photographies31. Les deux vues diffèrent en raison d'un déplacement de quelques pas et d'une réorientation. La neuvième et la dixième photographies donnent à voir un espace continu. De l'une à l'autre, Basilico a décalé son appareil, en ne se déplaçant pas ou à peine. De même, un des bâtiments visibles dans la douzième photographie est présent dans la quatorzième, à une distance bien moindre. De Mestre à Trévise, la première et la deuxième photographies convergent partiellement. Les voies ferrées, la couleur claire du ballast et surtout un immeuble de bureaux en arrière-plan sont manifestement identiques. De Rimini à Montefeltro, un même immeuble est visible dans la première et la troisième photographies. De l'une à l'autre, Basilico s'est avancé de quelques dizaines de mètres. La huitième et la douzième photographies sont orientées vers le même centre commercial. La huitième fut effectuée au croisement d’une route principale et d’une voie adjacente, tandis que la douzième a été faite en retrait, à plusieurs dizaines de mètres de distance. De Florence à Pistoia, la deuxième et la douzième photographies montrent un même complexe de bureaux, la onzième et la douzième, un même carrefour.

24Au total, vingt-neuf photographies, soit un quart des images de Sezioni, représentent un bâtiment ou un segment d’équipement routier qui est montré au moins deux fois. Basilico crée des prolongements d’une photographie à une autre, sans que cela soit toujours explicite. Il établit aussi des assonances, des temps d'arrêt et des contre-temps visuels qui tendent à rythmer, en filigrane, l’ensemble des sections. À plusieurs reprises, il éloigne dans le livre des photographies effectuées à proximité. Entre elles, il intercale d'autres vues, comme s’il n’avait pas souhaité rependre la progression géographique des sections. Et si des lieux se répètent, ils ne sont pas pour autant emblématiques des analyses que Basilico et Boeri ont développées. Ce sont des immeubles tertiaires et des infrastructures de transport ordinaires auxquels d'autres bâtiments de bureaux et d'autres équipements, similaires, auraient pu être substitués.

25L’observation des archives démontre d’ailleurs que Basilico a procédé à des pré-sélections au sein desquelles d’autres voies et d’autres complexes étaient représentés. Il les a mis de côté, sans que la qualité des images et le type d’objet, trop fréquent ou trop anecdotique, semblent en être la cause. Sa sélection photographique apparaît avoir été guidée par quatre principes : écarter les vues dont la dimension hodologique est faible ou nulle, privilégier les lieux de forte urbanité, différencier morphologiquement les sections, laisser place épisodiquement à des bâtiments singuliers. Les sentiers, chemins et pistes non goudronnées ont quasiment tous disparus, de même que les plages, les vallons peu construits et les parcelles agricoles. En définitive, les informations pouvant être collectées sur les panneaux et les enseignes, de même que la présence d’architectures identifiables, permettent de cerner à quel point les contraintes de calendrier ont abouti à une succession de prises de vue, sans critère apparent de représentativité.

26De Milan à Côme, douze photographies peuvent être localisées sur les vingt sélectionnées dans Sezioni. La quatrième photographie est repérable grâce à une pancarte indiquant qu'un magasin Bricocenter est situé un kilomètre plus loin sur la Viale Brianza, dans la commune de Cinisello Balsamo, et à un panneau vertical informant que la tour de bureau, au centre de l’image, appartient à la société Danieli. Basilico a effectué cette photographie sur la passerelle visible dans la troisième photographie. De l'une à l'autre, il a simplement photographié en direction inverse. La septième photographie est repérable grâce à l'enseigne Amilcare Pizzi, nom de l'imprimeur avec laquelle les éditions Silvana Editoriale travaillent (ces éditions ont publié plusieurs livres de Basilico). Cette photographie est également située à Cinisello Balsamo, dans la continuité de la Viale Brianza, tout comme la neuvième et la dixième qui donnent à voir une partie du bâtiment Abet Liminati. Huit autres photographies de la section Milan-Côme sont localisables, parmi lesquelles la douzième photographie effectuée sur la bretelle d’autoroute visible dans la onzième, tandis que la quatorzième représente plusieurs des bâtiments présents dans la douzième. Après localisation du magasin Perego visible dans la treizième photographie, puis de ceux présents dans la dix-septième, il s'avère que la treizième a été effectuée à environ un kilomètre des onzième, douzième et quatorzième photographies et à deux cents mètres de la dix-septième.

Image 100000000000029B00000101BF1A1A16.jpg

Image 100000000000029B00000175D91470E8.jpg

Troisième et quatrième photographies de la section « Milan-Côme », imprimées dans Sezioni,
et localisation à partir de Google Street View. Capture d’écran, juin 2017.

27L'ensemble de ces localisations démontrent que onze des douze photographies repérées entre Milan et Côme sont situées dans le premier quart de la section et sur le même axe routier : la viale Fulvio Testi qui devient ensuite la SS36. Cette route, du reste, ne mène pas à la ville de Côme, mais vers la branche orientale du lac. La ville de Côme, à travers ses périphéries sud, n’a toutefois pas été écartée du livre, de l’exposition et des archives, avec notamment plusieurs photographies réalisées dans les communes de Grandante et de Licino. Onze de ces photographies sont par ailleurs situées en dehors de la section, telle qu'elle est cartographiée dans l'ouvrage : celle-ci ne comprend pas la SS36, n’intègre que le début de la Viale Fulvio Testi et s’étend jusqu’à Cantù, ville située à quinze kilomètres au sud de Côme.

28Cet examen photo-géographique de Sezioni peut être reconduit dans les cinq autres sections. De Mestre à Trévise, on peut localiser sept des seize photographies, dont quatre à Mestre, au niveau de la gare de triage ferroviaire et une autre, placée en septième position, à l'entrée d'un centre commercial appelé Porte di Mestre. Il est également notable que deux photographies ne sont pas situées entre Mestre et Trévise, mais plus au nord, face au parc industriel de la société Benetton, visible dans la quinzième image, puis au niveau du pont sur le fleuve Piave, dans l'image suivante. Ce pont est situé à dix-huit kilomètres au nord de Trévise. Il est relié à cette ville par la route SS13, qui rejoint Venise à Udine, et de laquelle Basilico ne semble pas s'être éloigné : au moins vingt-trois photographies présentes dans les archives sont localisables à la fois le long de cette route et en dehors de la section.

29Pour finir, l'exemple de la section « Florence-Pistoia » est révélateur des raccourcis et recompositions que Basilico a opérés, mais aussi des centres d’intérêt qu'il a développés, quand bien même ils étaient décalés par rapport aux axes de recherche définis avec Boeri. Dans cette section, quinze des dix-huit photographies ont pu être localisées et sur les trente kilomètres menant de Florence à Pistoia, la grande majorité d’entre elles est située entre Florence et Prato, à moins de quinze kilomètres de la capitale toscane. Les troisième et quatrième photographies, qui sont contiguës, ont été effectuées quasiment au même endroit que la cinquième, au pied du Viadotto del Ponte All'Indiano, à l’ouest de la capitale toscane. Deux kilomètres plus loin, six photographies32 sont localisées dans la même zone d'activités tertiaire et pour les effectuer Basilico a parcouru moins d'un kilomètre de distance. Cet ensemble urbanistique planifié, fonctionnellement homogène et régulier dans son découpage parcellaire est-il représentatif d'une città diffusa où l’urbanisme est faible et les fonctions fréquemment entremêlées ? Le texte de Boeri incite à répondre que non. La ville dispersée italienne est, selon lui, le lieu d'une « juxtaposition d’une multitude de bâtiments solitaires de petites et moyennes taille33 », de « groupes dispersés de bâtiments hétérogènes34 », de « milliers d’interventions indépendantes modifiant le paysage35 ». Parallèlement à cet écart vis-à-vis des problématiques initiales du projet, Basilico ne s'est pas abstenu d’intégrer des bâtiments dont l'architecture est signée. La première photographie de la section inclut la Chiesa dell'Autostrada, église achevée en 1964 et conçue par l'architecte Giovanni Michellucci. La quatorzième, dix-septième et dix-huitième donnent à voir le Musée d'art contemporain Luigi Pecci, à Prato, conçu par Italo Gamberini, et l'immeuble Il Triangolo de Leonardo Savioli, à Pistoia. Ici comme ailleurs, et à Naples par exemple où il photographia l'ensemble d'habitation Vele di Scampia conçu par l’architecte Francesco di Salva, Basilico s'est détourné du « vocabulaire constructif réduit » et des « milliers de petites voix qui à leur manière montrent une résistance à homogénéisation36 », deux phénomènes que Boeri constate dans la ville italienne contemporaine. En revanche, nombre de bâtiments, présents dans chaque section, se distinguent par leur forme complexe, leur traitement singulier des façades et, plus largement, par un style architectural qui ne participe pas de gestes modestes. C’est le cas dans les deux premières photographies puis dans la seizième et dix-huitième de la section « Milan-Côme », des huitième, neuvième et quinzième de la section « Mestre-Trévise ». Basilico s’est-il alors rapproché du projet initial de Folin ou a-t-il laissé parler son intérêt profond pour la création architecturale ?

Image 100000000000029B00000353CBEA62A2.jpg

Planche-contact 96B6-156. Archives Studio Basilico.

30En 2008, Basilico affirmait : « L’exigence de l’exhaustivité est un mirage que je n’arrive plus à poursuivre. C’est un rêve auquel je ne peux accéder. J’oriente mes efforts pour réaliser des projets beaucoup plus compacts, réalisables, qui puissent symboliser la totalité d’un territoire. » Il ajoutait : « Métaboliser la ville ou un paysage revient à les connaître en les mangeant, en les digérant, en les comprenant par un geste physique pour, à la fin, les restituer sous forme symbolique. Mais ce projet de métabolisation est utopique et face à cette utopie, je cherche à concrétiser un projet en le rendant plus compact37 » Pourrait-il en être ainsi de la description d’une recherche polygraphique, fondamentalement photographique, telle Sezioni ? Décrire jusqu’au moindre détail mène pareillement à se confronter à des limites matérielles, temporelles, éditoriales… et, davantage que d’en restituer les parties les plus fines, il s’agirait de comprendre comment tantôt une accumulation et tantôt un défaut d’éléments a conduit à étendre ou à restreindre le projet initial.

31Selon la tradition de la photographie topographique, il est souhaitable d’évaluer la véracité des hypothèses formulées et pourquoi pas de les reprendre, de les compléter ou encore de les réviser. Pour cela, il faut certainement ne pas se satisfaire entièrement de Sezioni et de toute autre recherche dont les principaux objectifs sont documentaires. Il est indispensable d’interroger leur rapport au terrain, aux textes et aux représentations discursives qui les accompagnent, aux archives et notamment aux pièces préparatoires qui sont à même de les contextualiser. Ces éléments et ces facteurs connexes permettent de confirmer que Sezioni a rendu compte de son objet : la ville diffuse italienne. Ils dévoilent parallèlement son économie contrainte, et en particulier son calendrier trop court pour réellement aboutir à la production d’un « atlas éclectique ». Sezioni est une œuvre d’hypothèses ouvertes, et pour ne pas la mésinterpréter, il convient d’écouter son invitation à en savoir davantage.

Je tiens à remercier Giovanna Calvenzi, de même que toute l’équipe du Studio Basilico, pour leur hospitalité, leur disponibilité et pour les droits de reproduction
qu’ils m’ont accordés.

Notes go_to_top

1 Gabriele Basilico, Stefano Boeri, Sezioni del paesaggio italiano, Udine, Art&, 1997.

2 Gabriele Basilico, Stefano Boeri, Italy. Cross Sections of a Country, Zurich, Scalo, 1998.

3 Ces deux mots sont imprimés en caractère gras, avec une taille de police plus grande sur la quatrième de couverture.

4 Toutes les citations issues de Sezioni del paesaggio italiano/Italy. Cross Sections of a Country proviennent de la version anglaise. Traduction de l’auteur.

5 Pour des raisons de concision, Sezioni del paessagio italiano/Italy. Cross Sections of a Country seront nommés Sezioni.

6 Jordi Ballesta, « Métaboliser la ville : entretien avec Gabriele Basilico », Focales, n° 2, Le Recours à l'archive :
http://focales.univ-st-etienne.fr/index.php?id=2199 >. Cet article se base également sur la consultation, en septembre 2018, des archives de Sezioni.

7 Quatrième de couverture de Italy. Cross Section of a Country.

8 Marino Folin, « Afterword », in Italy. Cross Section of a Country, op. cit., p. 146.

9 Ibid.

10 Ibid.

11 Ibid., p. 147.

12 Entretien avec Gabriele Basilico, 2008.

13 Marino Folin, « Afterword », in Italy. Cross Section of a Country, op. cit., p. 147.

14 Sauf mention contraire, les citations de ce paragraphe sont issues de l’entretien avec Gabriele Basilico.

15 Marino Folin, « Afterword », in Italy. Cross Section of a Country, op. cit., p 150.

16 Ibid., p. 25.

17 La notion de polygraphie permet de qualifier des œuvres, documents et supports fondés sur une pluralité d’écritures, visuelles, textuelles et matérielles.

18 William Jenkins dir., New Topographics. Photographs of a Man-altered Landscape, Rochester/NY, International Museum of Photography, 1975.

19 Lewis Baltz, Park City, Albuquerque/New York, Artspace press/Castelli Graphics, 1980.

20 Joel Sternfeld, On this site [1996], Göttingen, Steidl, 2012.

21 Gabriele Basilico, Cityscapes, Londres, Thames & Hudson, 2000.

22 Gabriele Basilico, Carnet de travail 1969-2006, Arles, Actes Sud, 2006.

23 Stefano Boeri, Arturo Lanzani, « Gli orizzonti della città diffusa », Casabella n° 588, 1992, p. 44-59 ; Stefano Boeri, Arturo Lanzani, Edoardo Marini, « Nuovi spazi senza nome », Casabella n° 597-598, 1993, p. 74-76.

24 Gabriele BASILICO, Stefano BOERI, Italy. Cross Sections of a Country, op. cit., p. 9.

25 Ibid., p. 9.

26 Ibid., p. 12.

27 Ibid.

28 Entretien avec Gabriele Basilico, 2008.

29 Ces cartes sont archivées avec les boîtes de tirages de lecture correspondantes.

30 Google Maps et Street View ont été utilisés pour procéder aux repérages.

31 Les photographies n'étant pas titrées et légendées, il est fait référence à leur position dans le livre.

32 Il s’agit des deuxième, septième, neuvième, onzième et douzième photographies de la section.

33 Gabriele Basilico, Stefano BOERI, Italy. Cross Sections of a Country, op. cit., p. 14.

34 Ibid., p. 15.

35 Ibid.

36 Ibid., p. 16 et 17.

37 Entretien avec Gabriele Basilico, 2008.

go_to_top L'auteur

Jordi  Ballesta

Jordi Ballesta (CIEREC – Université Jean Monnet) est co-auteur de Notes sur l’asphalte – Une Amérique mobile et précaire 1950-1990 (Hazan) et a édité Habiter l’Ouest de John Brinckerhoff Jackson et Peter Brown (Wildproject). Il a récemment publié les articles « Voyage photographique et investigation paysagère chez David Lowenthal » dans la Revue des Sciences Humaines n° 334 et « Notes de terrain et photographies factuelles chez John Brinckerhoff Jackson » dans Transbordeur n° 3.

Pour citer cet article go_to_top

Jordi Ballesta, « Détailler Sezioni del paesaggio italiano », Focales n° 3 : Photographie & Arts de la scène, mis à jour le 12/06/2019.
URL : http://focales.univ-st-etienne.fr/index.php?id=2556