3 | 2019   
> Comptes-rendus de lecture

Sophie Guin-Muntaner,

Arnaud Claass, Essai sur Robert Frank, Trézélan, Filigranes, 2018, 160 pages

Texte intégral go_to_top

01Après un premier ouvrage où il s'exprimait, tout à la fois, en tant que théoricien et en tant que praticien (Le Réel de la Photographie, Filigranes, 2012), Arnaud Claass se penche dans son dernier livre sur l'œuvre et la figure de Robert Frank auquel il voue une très grande admiration. Bien que le titre comprenne le terme d'« essai », nous sommes ici loin d'un développement de type didactique. Il s'agit davantage, pour reprendre les termes de l'auteur, d'une « méditation autour d'une œuvre », d'une tentative de mieux comprendre le cheminement de Robert Frank et le processus d'élaboration de l'ensemble de son travail.

02Arnaud Class propose une approche non dogmatique, bien que très documentée de ce parcours. Au travers de cinq chapitres intitulés de manière sobre et énigmatique « Impressions », « D'un moment à l'autre », « Endurance et mystère », « Semi-nomade », « Destins, distances, objets », il explore les caractéristiques de l'œuvre de Robert Frank, tout en mettant à mal un certain nombre de lieux communs véhiculés à son sujet. Il vient, par exemple, bousculer l'idée qui consisterait à dire que le photographe américain transcrit ses impressions, ou celle qui tendrait à réduire ses images à un travail documentaire.

03Si le livre Les Américains demeure un objet central dans le cheminement d'Arnaud Claass, les autres productions de Robert Frank, aussi bien photographiques que filmiques, se trouvent prises en compte dans un parcours critique, qui joue de va-et-vient sur plus d'un demi-siècle sans s'embarrasser d'une inféodation chronologique. Se voient ainsi mis en lumière des traits essentiels de l'œuvre du photographe américain, tels que la déambulation, une modalité particulière de cadrage, la pratique du ressassement, le recyclage, les allers-retours dans le temps, la tristesse du regard, le rapport au silence, etc…

04Arnaud Claass ne se contente pas de mettre la production de Robert Frank en perspective avec celle de grands maîtres de la photographie tels que Walker Evans ou William Klein (et leurs chefs-d’œuvre respectifs que sont American photographs, 1938 ou New-York, 1956). L'originalité de cet essai repose sur le fait que son auteur convoque de nombreux philosophes, écrivains, cinéastes, peintres à l'aune desquels Robert Frank est appréhendé. Ces mises en relation apportent un éclairage nouveau et non consensuel sur le parcours du photographe. Arnaud Claass propose d'ailleurs des parallèles parfois osés, tout au moins non conformistes, tissant des liens entre différentes disciplines artistiques, ouvrant des perspectives parfois inattendues, en écho à la méthode de travail peu académique de Robert Frank. L'approche sensible d'Arnaud Claass met également l'accent sur les va-et-vient permanents de l'artiste américain entre pratique photographique et filmique, en soulignant son attitude d'expérimentateur et son influence évidente sur de nombreux cinéastes contemporains.

05Cet essai est également intéressant par sa forme. Il manifeste l'aptitude de son auteur à adopter, de manière consciente ou non, des pratiques qui furent celles de Robert Frank – telles que le collage, l'assemblage, la redistribution chronologique, le ressassement, le tressage, la mise en abyme, afin d'appuyer un propos dont l'objectif est d'éclairer le processus créatif à l'œuvre. Cet ouvrage fait écho, à quelques semaines près, à la réédition par Robert Delpire du livre mythique qu'est devenu Les Américains, à l'occasion du soixantenaire de la première édition, revue et corrigée par Robert Frank lui-même.

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Sophie Guin-Muntaner, « Arnaud Claass, Essai sur Robert Frank, Trézélan, Filigranes, 2018, 160 pages », Focales n° 3 : Photographie & Arts de la scène, mis à jour le 12/06/2019.
URL : http://focales.univ-st-etienne.fr/index.php?id=2575