3 | 2019   
> Comptes-rendus de lecture

Oscar Barnay,

Frédéric Pousin dir., PhotoPaysage. Débattre du projet de paysage par la photographie, Paris,
Les Productions du EFFA, 2018, 256 pages

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01PhotoPaysage s’inscrit dans la continuité d’un projet soutenu par l’ANR et animé par des chercheurs en aménagement de l’espace, urbanisme, architecture, paysage, histoire de l’art et photographie. Ce projet visait à interroger le rôle joué par l’image photographique dans les pratiques de transformation et de conception du paysage. Se concrétisant par un certain nombre d’entretiens, deux journées d’études et un colloque international à Albuquerque aux États-Unis en 2015, mais également par des interventions pédagogiques en Écoles d’architecture ou de paysage, le projet PhotoPaysage débouche aujourd’hui sur un bel ouvrage – remarquable façon de diffuser une production scientifique, mais également de poser un regard neuf sur des questions qui ne sont somme toute pas nouvelles. Si l’histoire des relations entre photographie et paysage est vieille de « plus d’un siècle et demi », la particularité du projet tient au croisement des regards de chercheurs relevant de disciplines différentes.

02Cet ouvrage collectif propose au lecteur neuf essais, la retranscription d’une table ronde et un ensemble de cinq portfolios photographiques. Les contributions théoriques s’organisent implicitement selon quatre axes :

03Le premier axe s’intéresse aux situations de commande. Tim Davis apporte de nouvelles perspectives sur la photographie des parcs nationaux américains ; il analyse les complexités et les subtilités de la commande photographique et met en lumière la façon dont le développement de ces pratiques est lié aux conditions économiques et techniques, mais également historiques dans lesquelles elles émergent. Quelques décennies plus tard, en France, la Mission photographique de la DATAR pose un nouveau jalon dans l’histoire des missions photographiques de paysage, revendiquant l’héritage de la Mission Héliographique (France, 1851) et de la commande de la FSA (États-Unis, années trente). Raphaële Bertho propose, quant à elle, d’ausculter les photographies de commande des années 1990 en France. Elle montre que « l’affirmation d’une pensée du paysage » caractérise cette période et analyse l’évolution des enjeux de la commande photographique qui tend alors à s’orienter vers une finalité de valorisation des territoires.

04Le second axe du livre concerne les travaux du géographe américain John Brinckerhoff Jackson, dont les théories sur le paysage nord-américain (notamment ses écrits sur le paysage vernaculaire) ont fait date, comme son emploi de l’outil photographique pour comprendre et documenter l’aménagement du territoire. Les contributions de Chris Wilson et de Bruno Notteboom sont consacrées au géographe et au magazine Landscape qu’il fonda, et dont il fut l’éditeur de 1951 à 1968. Elles permettent de mieux saisir les apports théoriques de Jackson et son usage des images dans le domaine de la transmission pédagogique et éditoriale. L’attachement particulier de Jackson à la France et aux États-Unis, les relations qu’il a pu tisser entre les deux pays et son usage singulier de l’outil photographique en font une figure majeure sur la question. Laurie Olin envisage le rôle de la photographie dans la pratique de l’architecture paysagère aux États-Unis dans la seconde moitié du xxe siècle : de l’agence Olmsted à Lawrence Halprin, en passant par le New Bauhaus et les projets des Case Study House, c’est l’histoire conjointe, pendant une période fondatrice, de l’architecture, de la photographie et de leurs relations aux États-Unis qui se trouve ainsi proposée.

05La contribution de Frédéric Pousin amorce un troisième axe : les relations entre photographie et paysage ne sont plus abordées du point de vue des photographes professionnels ou des théoriciens du paysage, mais de celui des acteurs pour qui le paysage est une matière à projet, des architectes-paysagistes. Ce regard différent, qui se tourne non plus vers un constat, mais vise une opérativité, semble être un des points forts de l’ouvrage. Intitulée « Les discours photographiques de Gilles Clément », la contribution de Frédéric Pousin propose une exploration de l’usage de la photographie par l’architecte-paysagiste, révélant la façon dont cet outil peut à la fois nourrir une documentation intime du paysage et fonctionner selon un principe discursif que ne permettrait pas l’emploi d’un autre médium. Se trouvent notamment pris en compte les cours que Gilles Clément donna au Collège de France. Marie-Madeleine Ozdoba et Sonia Keravel développent, quant à elles, l’idée d’une opérationnalité de la photographie pour les professionnels du paysage. Marie-Madeleine Ozdoba emmène à la découverte des paysages imaginés par le bureau belge Bas Smets, qui développe un usage singulier de l’image, notamment afin de communiquer sur des projets à venir. Les pratiques novatrices de l’agence trouvent d’ailleurs des références et des inspirations dans la peinture classique de paysage ; elles interrogent en creux la place de la photographie dans la communication des projets de paysage ou d’architecture aujourd’hui. La contribution de Sonia Keravel porte sur la longue collaboration qui a existé entre le photographe Gérard Dufresne et l’architecte paysagiste Alain Marguerit : se trouvent mis en lumière les apports d’une telle collaboration prolongée.

06Enfin, selon une quatrième approche, un essai signé par Frank Michel ramène de l’autre côté de l’Atlantique, en Gaspésie. L’anatomie du projet photographique de Bertrand Carrière intitulé « Après Strand » y est dévoilée. Entre voyage initiatique sur les pas d’un maître, enquête exploratoire et exercice de rephotographie, ce travail amène Bertrand Carrière à parcourir la Gaspésie sur les traces des clichés qu’y a pris Paul Strand en 1929 et 1936. Prenant en considération les regards des deux photographes et confrontant leurs approches, mais autorisant également un apprentissage « par l’exemple du maître », cette contribution aborde l’évolution d’un paysage singulier, de façon « ethno-photographique ».

07PhotoPaysage se termine avec la transcription d’une table ronde associant des photographes et des paysagistes – permettant une ouverture vers quelques exemples de pratiques qui mêlent photographie et travail du paysage. Ce dispositif traduit bien l’esprit de l’ouvrage, qui n’est pas une collection d’articles mais bien le produit d’un projet de recherche, pensé dans sa globalité et mené par une équipe. L’ouvrage se clôt par un portfolio regroupant les travaux des cinq photographes : Alexandre Petzold, Édith Roux, Geoffroy Mathieu, Bertrand Stofleth et Debora Hunter. L’ensemble donne à voir la richesse et la diversité des approches photographiques contemporaines du paysage.

08Cet ouvrage amène incontestablement un éclairage neuf sur la façon de penser les relations entre photographie et paysage, en se penchant notamment sur les différentes collaborations qui existent entre praticiens, ou sur les travaux menés par des « paysagistes-photographes » mêlant les deux pratiques. Il apporte une réflexion précieuse pour qui s’intéresse aux relations entre photographie, géographie et pensée du paysage.

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Oscar Barnay, « Frédéric Pousin dir., PhotoPaysage. Débattre du projet de paysage par la photographie, Paris,
Les Productions du EFFA, 2018, 256 pages
 », Focales n° 3 : Photographie & Arts de la scène, mis à jour le 12/06/2019.
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