3 | 2019   
> Comptes-rendus de lecture

Jean-Pierre Mourey,

Danièle Méaux, Enquêtes. Nouvelles formes de photographie documentaire, Trézélan, Filigranes Éditions, 2019, 239 pages

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01La photographie a été considérée comme image objective du réel mais aussi, au fil de son histoire, comme un art doté de son esthétique, de son pouvoir artistique. Elle a oscillé entre être un témoin de la réalité, avec le photojournalisme, et devenir un nouveau langage artistique avec ses créateurs. Dans ses productions contemporaines, elle est parfois une forme de documentaire qui investit des secteurs du réel habituellement réservés aux géographes, sociologues et autres spécialistes des sciences humaines. Dans Enquêtes. Nouvelles formes de photographie documentaire, Danièle Méaux repère et analyse ces pratiques photographiques contemporaines qui relèvent de l’enquête. Son étude la conduit à croiser de nombreuses œuvres photographiques, celles de Lewis Baltz, Gabriele Basilico, John Davies, Bertrand Stofleth, Stéphanie Solinas, Cédric Delsaux et bien d’autres. La variété et le nombre des œuvres étudiées par Danièle Méaux montrent l’importance de ces pratiques.

Photographier le monde

02Ces démarches ne relèvent pas de l’instantané. Une documentation menée sur le terrain et dans les archives, une collecte d’images réglées par certains paramètres, un catalogage précis sont nécessaires. Un protocole plus ou moins rigoureux, plus ou moins explicité dirige les opérations. Ainsi plusieurs photographes ont choisi de faire d’un fleuve ou d’une rivière leur objet d’étude, leur « colonne vertébrale ». Bertrand Stofleth a longé le Rhône, ses prises de vue se sont échelonnées sur sept ans. Ses premières images ont été faites dans le cadre d’une commande liée au patrimoine fluvial (les œuvres présentées par Danièle Méaux sont souvent le fruit de commandes). Ses documentations sur le Rhône et son histoire ont conduit à plusieurs campagnes photographiques. Les vues ne sont pas improvisées, elles sont prises à la chambre, avec un matériel lourd, avec un camion et une nacelle élévatrice qui donnent une vision en surplomb. L’ensemble de la procédure permet d’embrasser une vaste portion de territoire. Des promeneurs, des habitants présents sur le lieu sont invités à rejouer leurs attitudes. Rhodanie (publié en 2015 chez Actes Sud) est une vue construite. Comme le souligne Danièle Méaux : « Le protocole produit somme toute la réalité qu’il propose. […] Cette artificialité n’est pas subjectivité, mais parti-pris du chercheur qui ausculte un terrain ». Le regard photographique est structuré par une connaissance du terrain, par la cartographie, par des échanges avec les populations du lieu.

03À Clermont-Ferrand, dans le cadre d’une commande de la ville, John Davies a suivi le parcours de la Tiretaine, rivière en partie souterraine. Il a repéré le cours de la rivière, le développement urbain sur cette zone. Cela impliquait documentation, consultation de cartes, rencontres de spécialistes locaux, recherche d’indices de la présence cachée de l’eau. Réfléchir les cours de l’eau conduit à saisir des relations complexes entre les territoires, les hommes, leurs activités, leurs ressources. John Davies a suivi plusieurs fleuves, le Pô, la Loire, l’Arno…

04Notons que, par rapport au sérieux de ces démarches, certains ont pratiqué des interrogatoires ludiques (Fantômes, Sophie Calle), ils ont pastiché ou parodié le travail d’enquêteur (Stéphanie Solinas construisant le portrait de plusieurs Dominique Lambert à partir des traits de portraits renvoyés par ceux-ci lors de questionnaires). L’artiste néerlandais Hans Eijkelboom s’est pris pour l’énigme, il a reconstruit son portrait à partir des jugements de ses anciens amis à qui il était demandé « Quel métier pensez-vous qu’il exerce aujourd’hui ? ». Ceux-ci le voyaient en gentleman-farmer, en conférencier et Eijkelboom s’est photographié ainsi. Ses photos par le cadrage et la frontalité rappellent ironiquement celles d’August Sander.

05Quoi qu’il en soit, le travail d’enquête ne peut dans sa forme finale se réduire à une seule photographie. Il implique la mise en relation de plusieurs photos parce que différents points dans l’espace ont été captés, parce que le même lieu a été rephotographié plusieurs années de suite. Dans la série Nantes-Pornic (2012-2013), Emmanuel Pinard a fait des prises de vue dans les dix stations qui s’échelonnent le long de cette ligne ferroviaire qui va de Nantes à la côte en traversant la couronne urbaine, les villages ruraux. Quand Geoffroy Mathieu et Bertrand Stofleth s’intéressent au sentier de randonnée périurbain qui a été créé dans la région d’Aix-Marseille (GR 2013), ils décident que pendant 10 ans chaque point sera l’objet d’une captation de façon à saisir l’évolution du paysage. Ces vues pourront être prises par des amateurs et pas seulement par les deux photographes. Ainsi la saisie du réel se fait sur les deux axes de l’espace et du temps.

Exposer l’enquête

06Ces protocoles demandent à être vus et lus par nous-mêmes et cela implique des dispositifs de monstration qui sont eux-mêmes une construction. La mise en relation des photos selon un quasi-montage, la présence de textes, de cartes sont nécessaires. Selon les cas, l’ensemble nous sera donné dans un livre, un coffret d’images, une installation, sur un site du Web.

07Gabriele Basilico et Stefano Boeri se sont intéressés au tissu urbain, ils ont découpé six sections de territoire de 50 sur 12 kms entre banlieues de grandes cités et villes moyennes : par exemple entre Milan et Côme, Florence et Pistoia, Naples et Caserte. Ces transects visent à renouveler l’appréhension des territoires suburbains. Basilico avait toute liberté pour photographier dans ces sections ; Boeri a écrit un texte théorique de quinze pages qui relève des savoirs de l’urbanisme et de l’architecture. Le livre Italy-Cross Sections of a Country est de format paysage qui s’ouvre sur une vue en couleur de la botte italienne où sont mentionnés les six parcours. Puis viennent un cliché de l’installation réalisée à la Biennale de Venise de 1996, le texte de Boeri, les six blocs de photographie précédés de vues satellitaires. Le livre est cet espace qui combine cartes, vues satellitaires, photos et textes. Le lecteur peut circuler dans son espace.

08La série Nantes-Pornic devait être présentée avec une boîte contenant dix enveloppes (une par gare). La publication d’un livret était prévue avec des récits de cheminement autour des lieux. Une installation fut projetée en 2015 : au mur un tracé schématique de la ligne ferroviaire avec des points pour les dix gares ; dix tablettes numériques (une par station avec les vues prises aux alentours d’une même gare). Le tracé mural indique le trajet ferroviaire, chaque petit écran correspond à l’environnement d’une gare. Bien d’autres photographes ont réalisé de telles installations dans lequel le spectateur se promène ou interagit.

09Les sites sur le Web seront une autre solution souvent pratiquée. Le numérique permet d’intégrer et de combiner images fixes et animées, textes, cartes, interviews. Je peux y circuler avec un curseur. Camilo Jose Vergara a proposé une sorte d’encyclopédie photographique des ghettos urbains d’Amérique. En 2004, Invicible Cities est compartimenté en plusieurs fenêtres. À gauche, un plan avec les points où ont été faites les prises de vue : je peux choisir le lieu qui m’intéresse et cliquer. Une photo étant apparue, en cliquant je peux accéder à d’autres photos du lieu faites à d’autres périodes. À droite de l’écran, des mots clés liés à cette photo peuvent être choisis. Dans l’espace du numérique, les informations s’emboîtent et se multiplient.

10Étudiant ces œuvres diverses, Danièle Méaux insiste sur le lien, la dialectique qui relie les protocoles d’élaboration et les dispositifs de monstration des enquêtes menées avec la photographie. Les phénomènes étudiés, lieux ou personnes, ne sont pas simples, ils condensent des logiques et des causes complexes. Le processus d’investigation révèle cela et affiche ses propres procédures. L’agencement des photographies, parfois de photos reprises d’archives, des textes, cartes, schémas donnent à lire et à réfléchir la complexité du monde. Ces nouvelles formes de la photographie documentaire, dont Danièle Méaux saisit avec acuité la variété et en même temps les principes esthétiques et épistémologiques, dialoguent avec les sciences humaines et sont de connivence avec les pratiques des arts contemporains. Refusant le positivisme et une approche simpliste du monde, elles exposent et interrogent leur propre fonctionnement.

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Jean-Pierre Mourey, « Danièle Méaux, Enquêtes. Nouvelles formes de photographie documentaire, Trézélan, Filigranes Éditions, 2019, 239 pages », Focales n° 3 : Photographie & Arts de la scène, mis à jour le 12/06/2019.
URL : http://focales.univ-st-etienne.fr/index.php?id=2595