3 | 2019   

Julie Noirot, Cosimo Chiarelli,

Éditorial

Texte intégral go_to_top

01Alors que l'on a beaucoup insisté, dans les histoires de la photographie, sur l'alliance entre photographie et peinture, celle qui unit photographie et arts du spectacle – qui resurgit de manière inédite et emblématique sur la scène artistique contemporaine – a pendant longtemps été quasiment ignorée pour ne pas dire méprisée. Si la photographie a très souvent été théorisée à partir du modèle pictural, les liens qu'elle tisse avec les arts de la scène, et en particulier avec le théâtre, sont pourtant dès l'origine multiples et féconds – que l'on pense, par exemple, au diorama de Daguerre que certaines caractéristiques permettent de situer du côté de l'archéologie des techniques photographiques, aux mises en scène photographiques d'Hippolyte Bayard, aux portraits d'acteurs de Nadar et Disdéri, ou encore à la vogue des « tableaux vivants » de l'époque victorienne.

02La relation entre photographie et arts vivants semble souvent opérer sur le mode de l'écart plutôt que sur celui de la convergence ou de l'affinité. L’image photographique de la performance incarne explicitement ce paradoxe : le geste de l’acteur qui se consume dans son acte même et se renouvelle à chaque représentation semble en effet, dans la photographie, nier sa nature intrinsèquement éphémère et transitoire. D’un autre côté, quand la photographie s’affiche dans l’espace du théâtre, ne trahit-elle pas la vocation à coller au réel qui lui est traditionnellement reconnue pour se confondre avec la fiction ? Malgré cette apparente incompatibilité, ou peut-être justement grâce à elle, photographie et arts vivants ont toujours entretenu une relation dense et complexe, riche en stimulations réciproques et en applications diverses, qui vont de la photographie de spectacle au sens strict à des formes variées de mises en scène photographiques, « d’images performées » ou de « photographies performatives ». Ces applications font aujourd’hui d’une telle relation un terrain de recherche et de questionnement particulièrement stimulant, voire l’un des paradigmes essentiels de la théorie et de la pratique photographique contemporaines.

03Si la théâtralité du langage photographique, bien que longtemps méconnue par les historiens, a fait l’objet de plusieurs recherches récentes, l'influence de la photographie sur le théâtre reste un domaine de recherche encore assez peu exploré. À partir d'approches disciplinaires variées, les textes réunis ici proposent d'examiner quelques-unes des relations qui peuvent se nouer entre photographie et arts de la scène, dans une perspective historique ainsi qu’à la période contemporaine. La réflexion porte aussi bien sur la photographie de théâtre ou de danse, le rôle du photographe par rapport à la scène et à ses créateurs, que sur la photographie au théâtre et la manière dont les metteurs en scène eux-mêmes font appel à ce médium. Des études spécifiquement cernées sur des collaborations plus ou moins durables entre photographes et acteurs, danseurs, metteurs en scène ou performers, mettent en évidence la diversité des pratiques, des attitudes et des approches mais aussi les contradictions, les tensions et les ambiguïtés qui résultent de ces associations.

04Si, dès les débuts de la photographie, le monde du spectacle a bien compris l’intérêt documentaire (testimonial, mémoriel) du médium, tant pour constituer les archives d’une mise en scène ou d'une performance que pour en assurer la promotion, il faut rappeler que photographier un spectacle ne saurait se résumer à la reproduction servile d’une réalité scénique, mais suppose d’articuler un langage spécifique apte à traduire visuellement le déroulement et la continuité de l’action. Plutôt que de considérer la photographie comme une simple trace, empreinte du spectacle, il s'agit de comprendre comment le photographe parvient à faire œuvre de création tout en restant fidèle à ce qui se passe sur scène. D’autre part, la collaboration entre photographes et metteurs en scène ou performers aboutit parfois à des réalisations inédites, autonomes et indépendantes, allant du décor photographique à des projections, dispositifs et/ou performances photographiques sur scène ou hors-scène (musées, galeries, espaces publics). Comment alors la photographie, dispensatrice d’images et d'imaginaires, se fait-elle l’objet même de la création d’un spectacle ? Et de quelle manière le metteur en scène se sert-il de la photographie pour s’interroger sur le statut de la représentation ? Telles sont, sans prétention d'exhaustivité, quelques-unes des pistes de réflexion que ce dossier propose d'envisager.

Pour citer cet article go_to_top

Julie Noirot, Cosimo Chiarelli, « Éditorial », Focales n° 3 : Photographie & Arts de la scène, mis à jour le 12/06/2019.
URL : http://focales.univ-st-etienne.fr/index.php?id=2597