4 | 2020   
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Flora Triebel,

Sur les traces photographiques de Madame Bovary

La Bibliothèque nationale de France a acquis en 2013 un ensemble de vingt-deux photographies et plusieurs manuscrits de Georges Rocher qui entreprit dans les années 1890 de remonter aux sources d’inspiration normandes de Gustave Flaubert pour son roman Madame Bovary. À l’appui de la publication de son enquête, il réalise des photographies sur le terrain, preuves de l’existence de personnages de fiction. Cette pratique étonnante, où le document photographique témoigne d’un roman se présente comme un cas d’école passionnant et inédit.

The French National Library acquired in 2013 twenty-two photographs and some manuscripts of Georges Rocher. He undertook at the end of the 1890’s to reveal the true sources of Gustave Flaubert for his novel Madame Bovary. Along his text, he presents photographs, to prove the existence of fictional characters. This surprising use, where photography testifies a novel, seems a thrilling textbook case.


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01Le département des Estampes et de la photographie de la Bibliothèque nationale de France a acquis en 2013 un ensemble de vingt-deux photographies et plusieurs manuscrits1 de Georges Rocher, qui entreprit dans les années 1890 de remonter aux sources d’inspiration normandes de Gustave Flaubert pour son roman Madame Bovary. Il s’agit, pour Rocher, de « retrouver les fils épars et connaître par ses héros vrais, par ses épisodes réels, l’un des plus merveilleux ouvrages de la littérature française2 ». À l’appui de la publication de son enquête dans la revue qu’il dirige, il réalise des photographies sur le terrain, preuves selon lui de l’existence de personnages de fiction. Cette pratique étonnante, où le document photographique témoigne d’une fiction, où l’appareil se braque précisément sur les lieux d’un texte célèbre pour la place qu’il a tenue dans la querelle du réalisme, se présente comme un cas d’école passionnant et inédit.

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Figure 1 : « Cette pierre est celle de Madame Bovary… ».
Photographie Georges Rocher. Crédit BnF.

La vraie Madame Bovary : un passage obligé des éditions critiques

02Madame Bovary suscita dès sa parution en 1856 dans la Revue de Paris des controverses sur son exactitude, ses sources, son caractère descriptif. Ce n’est pas le lieu ici d’inventorier les critiques contemporaines et postérieures du roman, le sujet est immense et dépasse l’objet de cet article. Gérard Gengembre a fait un état en 1990 des relectures – et critiques – successives de Madame Bovary. Il signale combien

au-delà de ces querelles, des divergences de lecture, Madame Bovary est un cas dans notre littérature. Elle est devenue la proie des critiques, des chefs d’école ou de mouvement littéraire, des universitaires et des théoriciens de la littérature. On pourrait donc écrire l’histoire de la critique et de la théorie littéraire grâce aux seules lectures successives de ce roman, en y ajoutant les discours d’escorte. […] Madame Bovary a été le champ de bataille des grands courants de la critique et de la théorie du texte3.

03En 2006, Didier Philippot publie une très utile compilation de commentaires, Gustave Flaubert, Mémoire de la critique4 et en 2007, Yvan Leclerc dresse un aperçu des publications et des actualités récentes, Flaubert contemporain : bilan et perspectives5 à l’occasion des cent cinquante ans de Madame Bovary. Nous renvoyons vers ces références les lecteurs qui voudraient se documenter davantage sur l’exégèse flaubertienne.

04Parmi tous les débats qui animent les feuilles littéraires, jusqu’à gagner la chambre de la Justice (le fameux procès du roman se déroule du 31 janvier au 7 février 1857)6, un sujet de litige revient : Madame Bovary a-t-elle existé ? Flaubert met-il en récit un fait réel ? Ce qui s’annonce comme fiction n’est-il que la copie de la réalité ? Nous approchons ici de notre sujet photographique. Flaubert a réfuté énergiquement et à plusieurs reprises ce supposé plagiat du réel : « Non, Monsieur, aucun modèle n’a posé pour moi. Madame Bovary est une pure invention. Tous les personnages de ce livre sont complètement imaginés et Yonville-l’Abbaye lui-même est un pays qui n’existe pas, ainsi que la Rieulle7. » Dès sa publication, l’ouvrage passe pourtant pour un roman à clef et certains se reconnaissent dans ses personnages :

Il faut s’imaginer la situation quelques semaines après la sortie du roman en librairie : tous les pharmaciens de Seine-Inférieure se reconnaissant dans Homais ambitionnaient de venir gifler l’auteur à son domicile, un nombre considérable de médecins de campagne, se sentant visés par le portrait de Charles Bovary, élevaient des protestations publiques8.

05Depuis, les sources et la genèse de Madame Bovary sont un passage obligé des préfaces et éditions critiques du roman, pour démonter la persistance de cette méprise. Dans l’édition de la Pléiade de 1951, René Dumesnil signale que

[…] depuis 1881 toute une armée d’exégètes s’est appliquée à découvrir les personnages réels de Madame Bovary. Nous savons qu’Emma se nommait dans la vie Delphine Couturier, qu’elle épousa un officier de santé du nom d’Eugène Delamare […] Ces découvertes sont amusantes pour les curieux d’histoire littéraire, mais une taupinée n’est pas une montagne, et la montagne, c’est l’œuvre achevée, c’est le résultat obtenu par le patient labeur et surtout par l’art de l’auteur, son génie9.

06Claudine Gothot-Mersch, en 1990, pour son introduction à l’édition dans la collection des Classiques Garnier, raconte même l’étonnante conversion de la réalité à la fiction :

L’histoire de la « véritable Madame Bovary » connut un regain de notoriété en 1890, grâce au journaliste Georges Dubosc. Celui-ci avait eu l’idée astucieuse de se rendre sur les lieux mêmes du drame ; il en rapporta un article, qui, publié dans le Journal de Rouen, suscita une tempête dont les remous ne sont pas encore apaisés. Car, à sa suite, les enquêteurs se ruèrent à Ry, et le village tout entier se mit à vivre à l’heure de Flaubert. La réalité fut remodelée sur le roman, au mépris de toute vraisemblance. Eugène Delamare, qui avait été un politicien local assez actif, un époux volage, un mari autoritaire, fut présenté comme le sosie de Charles Bovary. L’histoire de sa femme devint le reflet de celle d’Emma : on déclara qu’elle avait eu deux amants, un clerc de notaire et un gentilhomme campagnard ; sa mort prématurée était, dit-on, due au suicide : version accréditée par Du Camp, mais qui ne trouve appui dans aucun document officiel et qu’ignorait la servante des Delamare […] Il faut être aveuglé par la foi – ou guidé par elle – pour prétendre comme Octave Maus, avoir été conduit de Rouen à Ry par les indications du roman, alors qu’il y a, par exemple, huit lieues entre Rouen et Yonville, à peine vingt kilomètres entre Rouen et Ry ! Villageois et chroniqueurs rivalisèrent ainsi de zèle pour amener la réalité à se conformer à la fiction10.

07Pierre-Marc de Biasi, dans sa préface de l’édition de 1994, retrace aussi la mécanique infernale d’une anecdote gonflée a posteriori :

C’est Maxime du Camp, en 1882, dans ses Souvenirs littéraires, qui a révélé cette source [« l’affaire Delamare »] en l’enrichissant après coup de nombreux détails empruntés à Madame Bovary (les adultères, la saisie, le suicide), ce qui étoffait son propos, enjolivait l’anecdote mais eu pour conséquence de lancer durablement la critique flaubertienne sur de fausses pistes […]. L’affaire Delamare ne fut connue probablement de Flaubert qu’à son retour d’Orient, et c’est sans doute sa mère (elle connaissait personnellement Delphine Delamare) qui la lui raconta […]. L’anecdote servit donc très certainement d’origine au projet, mais Flaubert n’y trouva que peu d’éléments, et il y a loin de la source à l’esquisse du roman, ce qui peut laisser supposer que, dans sa réflexion initiale, Flaubert rencontra d’autres sources d’inspiration11.

08Comme le signalent ces exégètes modernes, il y a au tournant du siècle, un regain d’intérêt pour la « vraie » Madame Bovary, dont témoigne la flambée d’enquêtes sur ce sujet. Georges Rocher, qui signale les articles de Georges Dubosc, cite aussi les Mémoires de Jules Levallois, ancien secrétaire de Sainte-Beuve, cousin d’un médecin de Ry, qui affirme : « J’ai connu ou plutôt j’ai vu la véritable Madame Bovary ; j’ai connu Homais dont le second fils qui ne s’appelait pas Napoléon a été mon camarade ; je suis allé en visite chez Rodolphe12. » À sa suite, le 2 décembre 1904, la revue l’Éclair publie Madame Bovary et la réalité. L’année 1907 est marquée par les publications d’un article d’Émile Deshayes consacré à « La Genèse de Madame Bovary » dans la Revue illustrée (premier septembre), un article du Docteur Brunon, « À propos de Madame Bovary » (Presse Médicale du 30 septembre), ou encore celui d’Octave Maus, intitulé « Yonville l’Abbaye » (L’Art Moderne, 15 septembre). L’année suivante, Léon de Vesly publie « La Pierre Tumulaire de Madame Bovary » (La Normandie, octobre 1908). L’actrice Georgette Leblanc publie en 1913 Un pèlerinage au pays de Madame Bovary13 qu’elle accompagne aussi de photographies.

09L’enquête de Georges Rocher, qui s’inscrit donc dans un sujet en vogue, dans l’air du temps, n’a pas marqué la riche historiographie du roman et n’est pas citée dans les bibliographies universitaires. En 1955, cependant, René Herval consacre un article spécifiquement à ces lecteurs devenus enquêteurs, qui veulent retrouver la « vraie » Madame Bovary et il cite, aux côtés de Duboscq, Georges Rocher.

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Figure 2 : [Au bas de la côte d'Argueil].
Photographie Georges Rocher. Crédit BnF.

Du lecteur à l’enquêteur

10Le dossier pour la Légion d’Honneur de Georges Rocher14 donne quelques renseignements biographiques. Né le 9 avril 1870, c’est un jeune homme de 24 ans lorsqu’il débute son enquête sur Madame Bovary. Décoré de la Légion d’Honneur le 6 août 1919, il est promu Chevalier en février 1927, récompense d’une carrière de haut-fonctionnaire débutée comme secrétaire particulier du Ministre de l’Instruction Publique et des Beaux-Arts, poursuivie au ministère de l’Intérieur, puis en sous-préfecture (à Neufchâtel-en-Bray), jusqu’au ministère de la Justice. En 1927, il est chef de bureau hors classe de l’administration pénitentiaire. Cet homme d’administration est aussi poète, auteur d’un recueil intitulé Frissons et caresses au milieu des années 1890, suivi d’ouvrages de littérature et d’économie sociale.

11À l’image de ces activités éclectiques, Georges Rocher fonde en 1896 la Revue de France, politique et littéraire. Chaque numéro juxtapose les considérations politiques les plus concrètes, de tendance libérale, à des poèmes dans une veine parnassienne, mais sans exclusive, et à des critiques littéraire, musicale et dramatique. Ainsi, l’article d’un député et ancien ministre sur l’assurance agricole peut côtoyer une poésie de Jean Richepin, « Le Fou » et un essai sur les moyens de prévenir la récidive être suivi par un poème de Sully Prud’homme, « Souvenir d’amour ». Cet entrelacement des types de discours, de narrativité, de niveaux de langage n’aurait peut-être pas déplu à Flaubert, auteur de la fameuse scène des comices agricoles de Madame Bovary.

12Les collaborateurs de la revue sont, selon les termes du premier numéro, des « notabilités de la littérature, de la politique, des arts et des sciences » ainsi que de « jeunes écrivains de talent » que la revue entend faire découvrir. La première assertion est tout à fait juste : Alphonse Daudet, Paul Bourget, Pierre Loti, Guy de Maupassant, Henri Barbusse, Octave Mirbeau, Émile Zola, Léon Tolstoï, pour citer les noms passés à la postérité, sont sollicités pour des textes inédits – la nouveauté étant la condition sine qua non de publication des textes dans la revue. Signalons le très intéressant numéro onze exclusivement composé d’œuvres de femmes, qui ne se veut pas « un élément de polémique mais simplement un document sur la littérature et les arts féminins15 » et qui mêle des textes engagés sur la condition féminine à des textes purement littéraires, qui n’ont d’autres raisons de figurer dans un numéro spécial que leur signataire. Ainsi, madame Edmond Adam, madame Alphonse Daudet (les femmes mariées signant avec le nom de leur mari, selon l’usage du temps) participent à ce tirage, aux côtés de Louise Michel.

13Rocher, directeur littéraire et politique de la revue, y publie trois textes : l’enquête sur Madame Bovary qui s’étend sur plusieurs numéros, un poème dédié au mois d’avril et un texte à l’humour potache, anticlérical, consacré à un curé qui se laisse séduire par la jolie paroissienne qu’il devait remettre dans le droit chemin, « La Conversion de Germaine ».

14Trente ans après la parution de l’ouvrage de Flaubert, Rocher se lance donc dans une enquête en terrain normand et développe la thèse d’un roman calqué sur un fait divers, dont Flaubert aurait eu connaissance par son père. Il entame ses recherches au printemps 1894 suite à une discussion avec un haut-fonctionnaire de l’arrondissement, au sujet de « l’identité des personnages vrais ». Le récit de cette quête, qui s’étend sur plusieurs parutions, est construit à la manière d’un feuilleton à rebondissements. Rocher alimente l’atmosphère de scandale par l’emploi de noms réduits à leurs initiales, sous couvert de protéger la respectabilité de familles vivantes : « Les mille détails si fins et charmants du livre sont les broderies dont l’imagination de l’auteur a paré la platitude et la banalité de l’action. Une seule chose reste certaine : c’est la parfaite identité de Léon B… avec le jeune clerc de notaire de l’ouvrage16. »

15Selon un principe rhétorique efficace, il joue d’abord la défiance puis, à la manière du lecteur qui doit suspendre son incrédulité, se laisse prendre au fil de l’intrigue. Le premier article se clôt sur l’image de l’enquêteur revenant « bredouille de cette chasse au document », puis mis sur une bonne piste par un médecin, relançant l’attente du lecteur. Pour emporter l’adhésion, Rocher trace la biographie de ces héros de papier, en accentuant la confusion entre fiction et réalité : « Madame Bovary première n’est qu’un personnage accessoire du roman, je ne m’en occuperai pas davantage. Elle mourut d’ailleurs d’une phtisie pulmonaire, à Ry, le 12 décembre 1838, deux ans et demi après son mariage17. » Dans le manuscrit de Rocher, tous les personnages du roman, le pharmacien, la bonne et jusqu’au cocher de la diligence, retrouvent un alter ego à l’état-civil. Tous les lieux du roman possèdent une localisation normande :

Si l’on pouvait douter encore que, malgré les dénégations de Flaubert, Madame Bovary soit un livre à clef et que l’action ait eu pour cadre d’abord Ry et ses environs puis Neufchâtel et que les personnages aient été tirés de là les uns et les autres, on en trouverait l’aveu dans les noms attribués aux gens et aux lieux. C’est à peine, en effet, si certains d’entr’eux ont été modifiés : si la Houssaye est devenue la Huchette, si la Lieure s’appelle la Rieule, la plupart des localités environnant Yonville-l’Abbaye portent, dans le roman, la propre désignation, de villages ou de lieux des environs de Ry. C’est Morville, c’est Villers, c’est Thibourville.

16Pour autant, cette enquête n’est jamais à des fins de condamnation. Rocher est un fervent admirateur de Flaubert et ne s’emploie pas à rabattre continuellement le romanesque sur le fait divers : « Madame Bovary est un livre de pièces et de morceaux. Si le ménage D… est bien le modèle principal, il est facile de se rendre compte que Flaubert a corsé une intrigue parfois banale de détails puisés partout18. »

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Figure 3 : [Yonville].
Photographie Georges Rocher. Crédit BnF.

La photographie comme négatif du roman

17Toute cette enquête, pittoresque, n’a rien d’exceptionnel, nous l’avons dit. L’usage des photographies est en revanche remarquable. Les premiers numéros sont illustrés de dessins décoratifs, dans l’esprit de l’époque : la photographie apparaît dans le cinquième numéro, brandie, sur le principe de l’hypotypose, comme une preuve supplémentaire et définitive à l’appui du récit très documenté. L’apparition des photographies, annoncées dès le numéro précédent, est d’ailleurs préparée comme le clou du spectacle : « le prochain numéro de la Revue de France contiendra la reproduction de diverses photographies représentant les personnages et les sites réels de Madame Bovary ». Cet usage de la photographie qui l’inscrit dans le régime de la preuve correspond à une valeur d’usage traditionnelle du médium, qui est vu comme un « instrument de connaissance positive19 », authentique par excellence.

18Rocher va donc jusqu’à photographier les lieux qu’il identifie comme étant ceux du roman, en les légendant avec les noms des personnages du roman. En marge de la vue d’un cimetière, Georges Rocher écrit ainsi sur une photographie « Endroit où repose Madame Bovary » ; au dos d’une autre, il écrit « maison où mourut madame Bovary, celle devant laquelle est un chien ». Sur une troisième, il identifie par exemple « l’étude du notaire à l’époque où travaillait Léon ». Sans ces annotations marginales, ces maisons de village resteraient anonymes, ce cimetière d’église insignifiant. Seule la vue de « La Huchette » fait naître un sentiment de tension dramatique. Les photographies de Rocher échouent, nous semble-t-il, à restituer la richesse descriptive du roman et ces images ne peuvent satisfaire le lecteur de Flaubert. Rocher documente le fait divers qu’il conte dans sa pittoresque étude mais le roman, lui, échappe à ses prises de vues. Les quelques images éditées, sans les mentions manuscrites, sont recadrées et même parfois présentées dans la revue dans un encadrement décoratif chantourné réalisé par Raoul Thomen.

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Figure 4 : La Huchette.
Photographie Georges Rocher. Crédit BnF.

19Il faut relever la paradoxale contamination réciproque du pacte photographique et du pacte romanesque, à mesure que Rocher crée les archives photographiques du roman. La fiction s’écrit sur le document, tandis que la photographie documente un lieu imaginaire. Ces deux polarités qui devraient s’exclure, la photographie étant perçue comme le négatif du roman, se rejoignent, au point que la photographie sert désormais de révélateur du roman.

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Figure 5 : Entrée de la ferme des Bertaux.
Photographie Georges Rocher. Crédit BnF.

Un roman photographique

20Le paradigme de la photographie, son exactitude documentaire, revient sous la plume de Rocher qui exprime l’idée de personnages « photographiés20 » par Flaubert. Dès les années 1850, « la métaphore photographique apparaît constamment, soit comme modèle soit comme repoussoir du réalisme littéraire21 ». Balzac, les Goncourt, Guy de Maupassant et bien d’autres l’emploient. Philippe Ortel, dans son article Jardin d’Hiver, signale les textes de référence. Flaubert lui-même développe au fil de sa correspondance une position sur la nature de la photographie, où il s’écarte radicalement du modèle du médium comme pur enregistrement mimétique22.

21Bernd Stiegler, dans une étude consacrée aux échanges entre Taine et Flaubert, cite Taine : « Il [Flaubert] voit les yeux fermés trop d’objets ; sa tête est une photographie, il imagine aussi nettement la moindre fêlure du parquet que les grandes lignes de sa chambre. » Stiegler, animé par les réflexions de Taine, développe alors l’hypothèse que le roman de Flaubert génère le besoin d’image :

Taine souligne le caractère visuel de la littérature. La production et l’imagination littéraire ne sont pas tant un travail du langage qu’un processus dont la fonction est de conserver et d’évoquer des images. L’univers romanesque de Flaubert devient un vaste espace où des images sont archivées et deviennent accessibles au lecteur. Les descriptions littéraires ont comme tâche de générer chez le lecteur des représentations visuelles. La lecture est ainsi production d’images et transformation des textes en images23.

22Le lecteur, passé enquêteur, devient regardeur. Ce chemin suivi par Georges Rocher, du texte à l’image, nous guide vers le statut trouble du roman, qui se trouve être aussi celui de l’image photographique, oscillant du régime de la preuve à celui de l’invention, dans un perpétuel balancier. « Observez votre étonnement devant une épreuve photographique. Ce n’est jamais ce qu’on a vu24 » écrivait Flaubert.

Notes go_to_top

1 Ensemble conservé sous la cote TZ-725-BOITE PET FOL.

2 Georges Rocher, « Les origines de Madame Bovary », La Revue de France : politique et littéraire, n° 2, janvier 1897, p. 114.

3 Gérard Gengembre, Gustave Flaubert : « Madame Bovary », Paris, PUF, 1990, p. 111-117.

4 Didier Philippot, Gustave Flaubert, Mémoire de la critique, Paris, Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, 2006.

5 Yvan Leclerc, « Flaubert contemporain : bilan et perspectives », Romantisme, n° 135, 2007, p. 75-86.

6 Yvan. Leclerc, Crimes écrits. La littérature en procès au xixe siècle, Paris, Plon, 1991.

7 Cité par Pierre-Marc de Biasi, Préface à Madame Bovary : mœurs de province, Paris, Imprimerie nationale, 1994, p. 13.

8 Ibid., p. 24.

9 René Dumesnil, Préface à Madame Bovary : mœurs de province, Paris, Gallimard, 1951, p. 271-272.

10 Claudine Gothot-Mersch, Préface à Madame Bovary : mœurs de province, Paris, Bordas, 1990, p. VII-VIII.

11 Pierre-Marc de Biasi, Préface à Madame Bovary : mœurs de province, op. cit., p. 15-17.

12 Jules Levallois, Mémoires d’un critique, Paris, Librairie Illustrée, 1895, p. 28-30.

13 Georgette Leblanc, Un pèlerinage au pays de Madame Bovary, Paris, Sansot et Cie, 1913.

14 Accessible sur la base Léonore.

15 Revue de France : politique et littéraire, n° 11, novembre 1897, p. 1.

16 Georges Rocher, « Les origines de madame Bovary », La Revue de France : politique et littéraire, n° 3, février 1897, p. 175.

17 Georges Rocher, « Les origines de madame Bovary », art. cit., p. 115.

18 Georges Rocher, « Les origines de Madame Bovary », art. cit., p. 176.

19 Danièle Méaux, « Le romanesque réfracté par la photographie », Études romanesques, n° 10, 2006, p. 4.

20 Georges Rocher, « Les origines de madame Bovary », La Revue de France : politique et littéraire, n° 4, p. 218.

21 Philippe Ortel, « Réalisme photographique, réalisme littéraire ; un nouveau cadre de référence », in Marie-Dominique Garnier dir., Jardins d’Hiver, Littérature et photographie, Paris, Presses de l'École normale supérieure, 1997, p. 58.

22 Yvan Leclerc, « Portraits de Flaubert et de Maupassant en photophobes », Romantisme, n° 105, 1999 et Françoise Gaillard, « C’était une surprise sentimentale qu’il réservait à sa femme… son portrait en habit noir », Flaubert, n° 15, 2016.

23 Bernd Stiegler, « “Mouches volantes” et “papillons noirs”, Hallucination et imagination littéraire », Études romanesques, n° 10, 2006, p. 41.

24 Lettre de Flaubert à Taine du 20 novembre 1866, citée par Stiegler, ibid.

go_to_top L'auteur

Flora  Triebel

Flora Triebel est conservatrice en charge de la photographie ancienne au sein du département des Estampes et de la photographie de la BnF depuis 2018. Elle a notamment publié en 2019 une étude consacrée à la caricature des photographes au xixe siècle (revue de la BnF) et sera co-commissaire en 2020 de l’exposition Noir et Blanc, une esthétique de la photographie au Grand Palais.

Pour citer cet article go_to_top

Flora Triebel, « Sur les traces photographiques de Madame Bovary », Focales n° 4 : Photographies mises en espaces, mis à jour le 18/05/2020.
URL : http://focales.univ-st-etienne.fr/index.php?id=2679