4 | 2020   
> Notes de lecture

Ariane-Esther Carmignac,

Anne Reverseau, Le Sens de la vue. Le regard photographique dans la poésie moderne, Paris, Sorbonne Université Presses, 2018, 511 pages

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01Le Sens de la vue analyse, bien plus encore que les interactions entre photographie et œuvres des poètes de la modernité, la manière dont le médium photographique a accompagné la remise en question et redéfinition partielle du médium poétique, la façon dont la photographie et son imaginaire ont permis une reconfiguration de la vue et la formation d’une nouvelle approche du visuel et de l’écrit. Des années dix aux années trente du vingtième siècle, dans cette modernité poétique en recherche de définition d’elle-même et de son rapport au monde, c’est donc la manière dont le regard porté d’un médium vers l’autre a contribué à informer l’expression et la pensée poétiques qui est ici examinée.

02« Étudier le regard photographique de la poésie moderniste » revient pour l’auteur, dans un ouvrage imposant (issu de sa thèse de doctorat, soutenue en 2011 sous la direction de Michel Murat), à révéler ce que le « sens de la vue » étudié dans les écrits des poètes découvre ou recouvre. Ces découvertes conjointes se situent à une époque féconde dont l’étude s’avère plus qu’opportune pour l’analyse croisée de la littérature et de la photographie : « sur un plan photolittéraire, c’est […] sur une période encore mal connue que ce livre se penche. Qu’advient-il de l’idée de photographie dans une période où le médium a perdu la force de sa nouveauté, est en train de devenir populaire, mais n’est pas encore établi en tant qu’art ? » note l’auteur.

03L’ouvrage s’articule en quatre parties. Le premier chapitre, en faisant le choix d’une approche concrète, présente le rapport de plusieurs poètes (parmi lesquels Cendrars, Albert-Birot, Segalen, Fargue, Mac Orlan, Romains, Segalen, Morand, Roussel, Apollinaire, Reverdy, Larbaud, Levet, Soupault…) à la pratique photographique. Avec une attention scrupuleuse portée à leurs archives photographiques et aux usages et abords du médium qui s’y révèlent, c’est le regard documentaire, en acte, des poètes, qui est attentivement étudié. C’est donc tout d’abord, une approche historique et documentaire détaillée qui est faite des manières singulières d’envisager la photographie par les poètes.

04Le deuxième chapitre est consacré, selon une approche thématique et descriptive, à la « fonction incitative » de la photographie, à la manière dont la présence de la photographie dans les textes des poètes « révèle différentes tensions mettant en jeu la technique, la magie, le voyage et le temps ». Les multiples, et parfois contradictoires, imaginaires de la photographie, les façons dont les écrivains pensent, fantasment, transcrivent la photographie, sont étudiés au travers des « phénomènes d’emprunt, de transfert et d’intégration de la photographie » dans les écrits des poètes, et révèlent une grande multiplicité d’imaginaires photographiques. À la fois pourvoyeuse d’une forme de réalité et matrice de fictions, la photographie est envisagée diversement par les poètes de la modernité et comprise comme un médium qui participe d’une visée documentaire, mais aussi d’une recréation libre et subjective de la réalité.

05Le troisième chapitre examine comment la photographie permet la définition progressive d’une nouvelle vision poétique : les manières suivant lesquelles la poésie moderne s’inspire de la photographie et lui emprunte ses ressources propres. Ce que la photographie « fait » à la poésie est ainsi étudié non pas dans un rapport textes-images, mais dans le cœur même des textes, où l’on assiste à la naissance d’un regard influencé par la technique photographique et les nouvelles formes de transcription de la réalité qu’elle permet. L’auteur, au fil d’analyses serrées, démontre comment le projet de la poésie moderniste vise notamment, dans une transformation des objets observés, mais surtout du regard porté, à « dépasser la mimésis » de l’intérieur même de l’observatoire de l’écriture poétique, en tendant peu à peu vers un horizon déictique : le renouveau de la description, porté par le modèle photographique, consiste à présenter, à produire des images plutôt qu’à représenter, à s’échapper d’une forme lyrique pour rejoindre un pur regard, un accès sans filtre au réel. C’est un nouveau rapport au monde, à la manière de le voir et de le dire, que permet de faire advenir la considération par les poètes modernistes de la photographie.

06Le quatrième et dernier chapitre cherche à redéfinir le rôle et l’importance du sens de la vue dans la modernité poétique : ce dernier n’aurait-il pas aidé à reconfigurer le visuel ? L’étude de ce que la photographie « fait » à la modernité à la manière dont la poésie moderne s’envisage elle-même, dans une attitude critique, permet à Anne Reverseau, dans une approche cette fois esthétique, de « repenser les avant-gardes historiques dans une continuité », et de saisir la modernité – ou les modernités – poétique(s) dans un mouvement continu, à travers la photographie. L’auteur propose une nouvelle lecture des théories de la modernité poétique, pour faire valoir « loin d’une conception mélancolique baudelairienne ou du “ça a été” barthésien, sa dimension conquérante et enthousiaste ». Cette démonstration, extrêmement convaincante et stimulante, en passant par les notions de modernisme poétique, convoquant notamment les études de Meschonnic, tout en révélant les multiples états de la « conscience d’une poésie en train de se faire », donne à voir de manière renouvelée la période envisagée.

07En envisageant le modernisme poétique français à travers ses rapports au document, au présent, au visible et au médium, l’auteur parvient à proposer les éléments d’une très intéressante relecture « anti-baudelairienne et anti-barthésienne des théories modernes de la photographie ». L’auteur fait entre autres valoir la photographie comme un « modèle poétique problématique » : c’est en effet un certain aspect de la photographie qui est avant tout privilégié par les poètes – ceux de la modernité comme ceux du surréalisme. La photographie pauvre, l’objet document (affiche, carte postale, publicité, image découpée dans une revue…), sans auteur assigné, s’avère, plus que toute autre forme photographique, embrayeur poétique : sa disponibilité, et donc sa facile appropriation par les poètes modernistes, signale une certaine conception de la photographie, qui est plus observée en tant que document, qu’objet, que comme image documentaire. Pourtant, la « pauvreté » de l’image photographique, ainsi que le suggère Anne Reverseau, n’est-elle pas un de ses traits caractéristiques, et ce qui fait de la photographie un médium paradoxalement fécond, pourvoyeur à l’infini de ressources ? Contre toute tentation essentialiste, l’auteur insiste finalement sur l’impureté du médium photographique, proche en cela de la poésie : une même inquiétude face au réel et une même plasticité les réunissent.

08Dans cet ouvrage, par une démarche résolument pluridisciplinaire, en menant une passionnante analyse synchronique de la période étudiée, Anne Reverseau redéploie, argumente et affine les définitions des notions de vision et de dispositif, de documentaire, de mimésis, de modernité, dans le prolongement (et parfois dans le dépassement ou la discussion) de travaux de recherches engagés notamment par Philippe Ortel, Olivier Lugon, Michel Poivert, Clément Chéroux, Dominique Baqué, André Gunthert, Quentin Bajac, Henri Van Lier, mais aussi Paul Edwards, Jérôme Thélot, Daniel Grojnowski, Laurent Jenny… La photographie y est toujours envisagée, dans la lignée des travaux des auteurs cités, comme « un objet culturel, aux usages variés » : cette approche méthodique et détaillée permet des études de cas riches et foisonnantes. S’appuyant sur un vaste corpus représentatif de l’esthétique moderniste, Anne Reverseau insiste notamment sur la continuité de la modernité poétique avec le surréalisme, son immédiat successeur ; en faisant valoir les contradictions internes, les rapprochements et les tensions de la scène poétique, elle donne une vision du regard de la modernité sur la photographie qui met en valeur à la fois les évolutions et les révélations survenues.

09C’est une pensée toujours en mouvement, précise, rapide, à l’expression à la fois élégante et modeste, attentive aux détails et aux nuances, qui permet au lecteur de découvrir à son tour peu à peu les aspects jusque-là laissés épars ou peu connus de la modernité poétique ; tout en ne cessant pas de s’appuyer sur des cas d’étude concrets, la démonstration d’Anne Reverseau parvient aussi à se dégager de l’image escomptée de cette période. La modernité poétique puis, dans sa continuité, le surréalisme, en regard de la photographie, traversés, habités par elle, se révèlent ainsi sous un jour nouveau aux yeux du lecteur. « La photographie est ainsi une des médiations qu’utilise la poésie pour se définir. Mais cette définition est une ouverture qui la déborde sans cesse » note l’auteur. Le récit de cette complexe et patiente métamorphose de l’écrit poétique par le développement du « sens de la vue » met finalement en valeur l’avènement d’un regard nouveau jeté sur la poésie, et la révélation des potentialités de multiples médiums : la photographie, l’écriture, agents d’une révolution du regard, sont les moyens conjoints d’un renouveau des modalités de l’observation du monde et de la façon de le dire, de le voir et de le vivre, dans la conscience du présent.

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Ariane-Esther Carmignac, « Anne Reverseau, Le Sens de la vue. Le regard photographique dans la poésie moderne, Paris, Sorbonne Université Presses, 2018, 511 pages », Focales n° 4 : Photographies mises en espaces, mis à jour le 19/05/2020.
URL : http://focales.univ-st-etienne.fr/index.php?id=2795