5 | 2021   
> Notes de lecture

Jonathan Tichit,

Pascal Bouvier, Hélène Schmutz et Dominique Pety dir., Représenter les paysages hier et aujourd’hui : approches sensibles et numériques, Chambéry, Presses universitaires Savoie Mont Blanc, 2020, 192 pages

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01Pascal Bouvier, Hélène Schmutz et Dominique Pety ont réuni, dans Représenter les paysages hier et aujourd’hui. Approches sensibles et numériques, les contributions présentées lors d’un colloque organisé par le Laboratoire « Langues, Littératures, Sociétés, Études Transfrontalières et Internationales » de l’Université Savoie-Mont-Blanc, en avril 2018. Une grande partie des textes réunis portent sur la photographie, telle qu’elle se trouve soumise à des formes qui la réinventent : certaines contributions traitent de prises de vues réalisées d’après peinture, d’autres de peintures réalisées d’après des vues de Google Street View et des captures d’écran de clips amateurs. Le spectre des sujets abordés est cependant très large : un texte aborde la représentation des montagnes sur les pièces de monnaies grecques antiques d’Asie Mineure, tandis que des contributions portent sur le jeu participatif en ligne ou le jeu vidéo. C’est afin de questionner la représentation du paysage que le livre se penche sur une si grande variété d’objets. Le regroupement des textes, soigneusement mis en relation, tisse une réflexion riche sur les enjeux esthétiques mais aussi sociaux et écologiques, des représentations visuelles du paysage, de leurs modes de circulation et d’apparition.

02Les contributeurs s’appuient sur des concepts fondamentaux tels que celui d’« artialisation » qu’Alain Roger définit comme la capacité de l’art à transformer « le pays en paysage », montrant comment les œuvres conditionnent le regard et incitent à apprécier dans le réel, in situ, les paysages goûtés in visu dans les représentations artistiques. Or aujourd’hui, aux œuvres de l’art, s’ajoutent les innombrables productions visuelles disponibles en ligne (images Google street view, jeux participatifs, jeux vidéo… mais aussi design et publicité qui ne sont pas abordés ici). Ces nouveaux modes d’accès et de circulation engendrent de nouvelles visibilités et créent une infinie possibilité de contributions et de (re)combinaisons d’images.

03La première partie du livre regroupe des contributions portant sur les pratiques de re-photographie et sur les politiques publiques qui les initient. Marie-Christine Blin s’intéresse, du côté américain, aux reconductions photographiques qui documentent des enjeux écologiques majeurs tels que le réchauffement climatique. Raphaële Bertho pointe la nécessité de penser l’impact social des observatoires photographiques du paysage et évoque des travaux de « co-production des images », tels que le projet mené par Geoffroy Mathieu et Bertrand Stofleth sur le sentier du GR2013, montrant que ces artistes contribuent ainsi au « partage du sensible » défini par Jacques Rancière. Aujourd’hui particulièrement valorisées, les pratiques participatives mettent à l’honneur la sensibilité de chaque « usager » du paysage. Les approches mises en relation par les projets artistiques participatifs permettent de dégager des appréhensions communes, dotées de significations collectives. Si les technologies numériques génèrent de nouvelles esthétiques paysagères, elles conduisent également à de nouvelles attentes. Frédérique Mocquet souligne, quant à elle, les failles des observatoires photographiques du paysage qui ne réussissent précisément pas à tirer assez parti du potentiel de visibilité et de participation offert par les nouveaux moyens de communication.

04Les textes de la deuxième partie se concentrent sur les paysages d’autrefois, les traces et les modèles du passé. D’une part, les artistes se positionnent par rapport aux représentations antérieures pour créer (qu’ils s’en inspirent directement ou non) et, d’autre part, le regard que chacun porte sur les paysages se trouve nourri par les œuvres mémorisées. C’est toutefois plutôt ici l’écart entre les images anciennes et celles d’aujourd’hui qui se trouve mis en lumière. Frédéric Pousin écrit que les suites de cartes postales, répondant à une esthétique stéréotypée, constituent presque « des reconductions photographiques qui s’ignorent. » Plus que tout autre médium visuel, la photographie semble à même de saisir les transformations des sites au fil du temps. Cependant le paysage ne se résume pas à un décor, à un environnement ; il constitue un espace dans lequel l’habitant est intégré et qu’il appréhende par le biais d’une expérience quotidienne. Le voyageur perçoit quant à lui autre chose.

05Comme le montre la troisième partie portant sur les « nouvelles spatialités », ce regard propre au voyageur peut être expérimenté sans qu’il y ait déplacement physique, grâce à des représentations douées de fidélité. Un grand nombre de dispositifs visant à l’immersion ont été inventés depuis les « voyages stéréoscopiques » du xixe, évoqués par Daniela Vaj jusqu’au jeu participatif en ligne paysage-in-situ, inventé en 2015 par Philippe Mouillon. Celui-ci propose à l’internaute de choisir l’une des peintures de paysage présente au sein de la base de données du site, puis de retrouver in situ l’endroit exact où était positionné l’artiste pour la réaliser, afin d’en produire une réplique contemporaine avec le médium de son choix (dessin, photographie, recomposition d’images Google Street View…). Marc Vuillermoz, en se basant sur des images Google Street View, questionne la matérialité, voire l’opacité des images accessibles en ligne (alors qu’elles prétendent peu ou prou à la transparence). De tels dispositifs peuvent également être utiles à la valorisation du patrimoine architectural, naturel et paysager. Le jeu vidéo expérimental Vestigia-Songe tente par exemple de faire (re)découvrir le paysage de Port-Royal des Champs dans sa dimension historique.

06Ces différents usages mettent en lumière le pouvoir documentaire et la qualité indicielle de la photographie, qui lui permettent de saisir le réel dans son évolution, découpant en instantanés le fil de ses mutations. Excellant dans l’enregistrement des formes condamnées à disparaître, la photographie fixe aisément l’évanescence et engage une réflexion sur la finitude des hommes. Les vues de paysages du passé peuvent encore renvoyer aux inquiétudes écologiques actuelles. Dans son beau texte « Ce que la photographie fait aux glaciers », Claude Reichler décrit la mélancolie qui l’anime en regardant les premiers daguerréotypes du xixe siècle qui ont fixé l’apparence des glaciers, au moment même où ils ont commencé à reculer.

07Dans le même temps, une majorité de textes rappelle l’opposition qui existe entre documentation et « intention formelle », entre ce qui témoigne de la réalité du paysage et ce qui « fait image ». Force est de prendre en compte les choix plastiques du créateur, qui peut chercher à témoigner d’une réalité ou d’une impression, mais peut aussi convoquer un imaginaire.

08Enfin, certaines contributions font état des failles de la photographie comme de ses nouvelles formes numériques participatives ou immersives qui réinventent la représentation du paysage. Sylvain Santi cite Christian Prigent soulignant que « le réel spécifié est appelé par la structure (le signifiant) mais, encore une fois il est aussi (voire n’est que) la défaillance de la structure qui l’appelle à elle ». Ainsi le réel est toujours « débordement », « dépassement du cadre » et toute tentative de représentation, ne parvenant jamais à se débarrasser de schèmes perceptifs socialement construits, ne peut prétendre véritablement le saisir. Plus spécifiquement, le paysage, comme le rappelle l’artiste Philippe Mouillon, ne se conforme pas « à une portion de nature qui s’offre à la vue de l’observateur » selon la définition du Petit Robert. Les représentations, toujours réinventées, doivent ainsi être observées de manière critique. Repenser la notion de paysage permet en effet de remettre en question notre rapport à la nature et notre façon d’habiter le monde – qu’il est urgent de reconsidérer à l’époque de l’anthropocène.

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Jonathan Tichit, « Pascal Bouvier, Hélène Schmutz et Dominique Pety dir., Représenter les paysages hier et aujourd’hui : approches sensibles et numériques, Chambéry, Presses universitaires Savoie Mont Blanc, 2020, 192 pages », Focales n° 5 : Le Paysage Temps photographié, mis à jour le 15/07/2021.
URL : http://focales.univ-st-etienne.fr/index.php?id=2841