5 | 2021   
> Notes de lecture

Sonia Keravel,

Jordi Ballesta et Anne-Céline Callens dir., Photographier le chantier. Transformation, inachèvement, altération, désordre, Paris, Hermann, 2019, 319 pages

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01En 2019, Photographier le chantier. Transformation, inachèvement, altération, désordre paraît chez Hermann, sous la direction de Jordi Ballesta et Anne-Céline Callens. L’ouvrage réunit les contributions de deux journées d’étude ayant eu lieu en 2017 à l’École nationale supérieure d’architecture de Saint-Étienne et en 2018 à l’Université Jean Monnet de Saint-Étienne ainsi que deux conférences (de Joachim Brohm et Stéphane Couturier). Le livre est d’une belle facture graphique : il s’agit d’un grand format dans lequel figurent des portfolios de Philippe Bazin, Joachim Brohm et Fabrice Ney, ainsi que de nombreuses photographies très bien reproduites. La place de l’image s’annonce d’emblée autre qu’illustrative, et l’ouvrage prend presque la forme d’un livre d’art, s’adressant aux universitaires comme à un lectorat plus large.

02Processus transitoire par excellence, le chantier est un objet qui fascine car, par-delà sa dimension technique et matérielle, il correspond dans l’imaginaire collectif à un moment de bascule où tous les devenirs sont possibles. Le chantier a ainsi été récemment le sujet de plusieurs publications et d’une exposition « L’art du chantier : construire et démolir du xvie au xxie siècle » à la Cité de l’architecture et du patrimoine, du 9 novembre 2018 au 11 mars 2019.

03La particularité de cet ouvrage collectif est d’aborder le sujet dans ses relations avec la photographie. La définition du mot « chantier » y reste volontairement large. Le thème est décliné selon quatre facettes différentes – transformation, inachèvement, altération, désordre – par des auteurs issus de disciplines très diverses : esthétique de la photographie, études visuelles, études architecturales, paysagères et urbanistiques… Chaque approche apporte un éclairage spécifique, interrogeant la photographie de chantier selon des méthodes d’investigation distinctes.

04Le premier des quatre chapitres proposés – « Donner à voir les devenirs » – s’intéresse aux changements morphologiques à l’œuvre. Charlotte Leblanc étudie les vues du chantier de l’Opéra Garnier réalisées par Louis-Émile Durandelle, montrant que les photographies commandées par l’architecte servent à faire comprendre le projet à la maîtrise d’ouvrage. Clément Paradis aborde les travaux de Félix Thiollier, industriel respecté de Saint-Étienne, mais également éditeur et photographe du bassin industriel de la Loire. Anne Bertrand propose l’analyse d’un article de Walker Evans, paru dans le périodique Fortune en 1951, qu’elle présente comme une forme de contre-récit de la ligne pro-capitaliste prôné par le magazine. Marie-Madeleine Ozdoba s’intéresse à la presse et aux récits médiatiques, montrant comment, pendant la guerre froide, les photographies de gratte-ciel en chantier peuvent être associées aux perspectives radieuses d’une Amérique capitaliste en pleine croissance. Enfin Anne-Céline Callens analyse la manière dont les photographies d’Ito Josué mettent en scène la construction des grands ensembles de Saint-Étienne et de « Firminy-Vert ».

05Le second chapitre est consacré au chantier « au-delà du lieu et du temps de la construction ». Il regroupe deux articles à dimension esthétique : l’un de Patricia Limido consacré au chantier « entre pulsion de vie et pulsion de mort » et l’autre de Catherine Chomarat-Ruiz concernant l’esthétique du désastre au sein des photographies d’aménagements en cours de réalisation faites par Robert Smithson. Éliane de Larminat s’intéresse aux vues des murs de logements sociaux de Chicago construits dans les années 1950-1960 et démolis dans les années 1990-2000. Le chapitre se termine enfin par un entretien richement illustré de Stéphane Couturier par Jordi Ballesta où le photographe revient sur son travail au sujet de la cité algéroise « Climat de France » ainsi que sur les notions de stratification, sédimentation et chantiers domestiques.

06Le troisième chapitre s’attache à la « corporalité » du chantier. Il s’ouvre sur le portfolio « Anatomies » de Philippe Bazin, introduit par un texte du photographe qui revient sur le contexte historique et politique de l’époque. Julie Noirot enquête sur le suivi photographique par Claude Bricage des grands travaux mitterrandiens, questionnant le statut spécifique des images et leurs rôles dans le processus de diffusion et de réception de ces grands chantiers. Harald R. Stülhinger retrace une histoire de la photographie d’échafaudages et de cintres en remontant au xixsiècle. Un portfolio de Joachim Brohm présenté par Jordi Ballesta clôt cette partie.

07Le quatrième chapitre s’intitule « Sols et matières façonnés ». Il regroupe deux textes consacrés au rôle de la photographie dans l’aménagement du territoire. Un article de Frédérique Mocquet analyse l’usage diachronique de la photographie par les services de restauration des terrains en montagne (RTM) de l’administration des eaux et forêts à partir de 1886. Un second texte de Laurent Hodebert est consacré à l’étude des photographies du fonds Henri Prost et à la manière dont ces images jouent un rôle central dans le processus de conception de l’urbaniste. Ces deux textes sont suivis d’un entretien du photographe Jorge Yeregui par Marta Daho, à propos de son travail sur la renaturation d’un site après destruction d’un complexe touristique implanté dans un secteur protégé. Danièle Méaux propose une analyse de Park-city de Lewis Baltz. Enfin les recherches de Fabrice Ney développées à Fos-sur-Mer font l’objet d’un dernier portfolio.

08Si les différentes contributions sont organisées selon ces quatre chapitres thématiques, d’autres liens peuvent se tisser entre les textes : le rôle des photographies de chantier dans les rapports de pouvoir entre maîtrise d’œuvre et maîtrise d’ouvrage est souligné à plusieurs reprises ; le statut spécifique de ces images dans le processus de diffusion et de réception semble aussi un élément central. La manière dont ces photographies sont mobilisées dans le processus de conception est aussi un aspect fondamental qui reste cependant peu développé dans les textes rassemblés. L’ouvrage est dense, foisonnant : il livre des approches variées et des corpus d’images parfois inédits. On regrette qu’il ne propose pas de conclusion synthétisant l’ensemble des contributions, mais peut-être est-ce là une façon de rester dans l’inachevé (comme y invite le sujet) et d’ouvrir ainsi les pistes à explorer ?

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Sonia Keravel, « Jordi Ballesta et Anne-Céline Callens dir., Photographier le chantier. Transformation, inachèvement, altération, désordre, Paris, Hermann, 2019, 319 pages », Focales n° 5 : Le Paysage Temps photographié, mis à jour le 30/04/2021.
URL : http://focales.univ-st-etienne.fr/index.php?id=2845