5 | 2021   
> Notes de lecture

Ariane-Esther Carmignac,

Anna Bedon et Italo Zannier, Francesco Malacarne, pioniere della fotografia, Venise, Editrice Quinlan, 2019, 69 pages

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01Dans la famille des « inventeurs » de la photographie, on peut désormais compter, grâce aux investigations d’Anna Bedon et d’Italo Zannier, le Vénitien Francesco Malacarne (1779-1855) qui, par le biais de ses recherches et de ses expérimentations successives, vient rejoindre Nicéphore Niépce, Daguerre, Hippolyte Bayard, Henry Fox Talbot… L’enquête rigoureuse menée à son sujet par l’historienne Anna Bedon (notamment au sein des archives de la bibliothèque du Musée d’histoire naturelle de Venise) – éclairée par une brillante mise en perspective de l’historien de la photographie Italo Zannier – permet de découvrir une figure qui, si elle a joué un rôle de premier plan dans le milieu scientifique du xixe siècle, a ensuite été négligée. L’ouvrage relativement bref mais dense, de soixante-dix pages, présente les résultats des recherches d’Anna Bedon ; un très riche appareil iconographique, magnifié par une mise en page qui met en valeur chacune des images retrouvées, fait découvrir au lecteur les résultats des expérimentations photographiques de Malacarne, ainsi que des reproductions de documents d’archive : une qualité haptique, voire tactile, sensuelle, est ainsi donné au contenu déployé au fil des pages.

02C’est tout d’abord un simple saut de puce dans les archives qui fait sortir de l’oubli un personnage aux ambitions novatrices et aux expérimentations fascinantes, et permet la mise à jour de ses actions, pionnières dans le domaine de la photographie. Francesco Malacarne, né dans la région de Trente, ingénieur de formation, s’intéresse, dès les premières années du xixe siècle, aux méthodes permettant de reproduire fidèlement, et à grande ampleur, des dessins ou des schémas. Contemporaines des recherches de Nicéphore Niépce, et dans le sillage de la lithographie inventée par l’allemand Aloïs Senefelder (lequel redécouvrait une invention vieille de 4 000 ans, née en Chine, ainsi que le rappelle Italo Zannier), les expérimentations de Malacarne, dans les années 1809-1810, font usage d’une substance chimique photosensible (dont la composition reste jusqu’à présent inconnue) qui permet d’obtenir des premières empreintes héliographiques. La question de la reproductibilité technique de l’image reste, des années durant, l’objet principal de ses recherches ; Malacarne s’associe à un dessinateur, l’ingénieur Craffonara, qui lui fournit ainsi des modèles prêts à être dupliqués (dessins divers : plans, cartes, relevés d’architectures, sculptures…) : la méthode de Malacarne, exploitant une substance chimique, permet de faire l’économie du « papier-pierre » (la plaque matrice) utilisée par la lithographie.

03Dans un mémoire, Francesco Malacarne vante les mérites de ce qu’il nomme ses « papyrographies » : exactitude de la retranscription, simplicité d’usage (l’original devient la matrice des futures reproductions), rapidité d’exécution (on obtient en un peu plus d’une dizaine d’heures une copie en tous points conforme à l’original), commodité d’emploi (il suffit d’une simple feuille de papier sensibilisé pour réaliser l’expérience qui à tout coup réussit) : ainsi, même les débutants peuvent se lancer sans crainte dans l’expérimentation de cette nouvelle technique qui, tient à le préciser Malacarne, est encore riche de « promesses de développement ultérieur ».

04Les expériences de Malacarne prennent un autre tour après la nouvelle de l’invention de Daguerre en 1839. S’orientant alors vers d’autres techniques, se tournant vers le perfectionnement optique, Malacarne réalise d’autres essais, dirigés vers l’exploration de l’infiniment grand et de l’infiniment petit, qui sont bientôt salués par le milieu scientifique de Venise : ses expérimentations sont mentionnées dans le Nouveau dictionnaire universel technique d’art et des métiers, rédigé par Giovanni Minotto en 1841. Malacarne est dès lors reconnu comme un pionnier du développement de la photographie et de ses applications dans le champ scientifique ; il est ainsi parmi les premiers au monde à réaliser au microscope des photographies d’insectes, qui sont reproduites en 1845 dans un essai intitulé Curiosità daguerrotipiche : Immagini degli insetti ; Immagini ingrandite d’oggetti discosti. L’ouvrage d’Anna Bedon et Italo Zannier présente quelques-unes de ces images, notamment les vues faites par Malacarne d’une puce, d’un moustique et d’une larve de crustacé. Les expérimentations réalisées au microscope, mais aussi au télescope par Malacarne (il réussit ainsi en 1851 à obtenir une séquence complète des phases d’une éclipse solaire, en quatorze images) font l’objet de commentaires fréquents dans le journal scientifique français La Lumière – dont il devient, peu de temps avant sa mort, un correspondant régulier.

05Les investigations menées dans les archives du Musée d’histoire naturelle ont ainsi permis de révéler, voire de ressusciter une figure de premier plan de l’histoire de la photographie. Malacarne apparaît comme un pionnier qui est à compter au « Panthéon des photographes » et dont l’étude ne vient que de commencer… Italo Zannier, dans sa vaste préface à l’étude d’Anna Bedon, appelle de fait de ses vœux le développement conséquent d’une « archéologie de la photographie » qui autoriserait la mise à jour, par une forme de prospection à rebours, permettant de rétablir une perspective correcte, le « parcours historique qu’a connu la photographie », au travers de la découverte de documents retrouvés ou qui restent encore à « inventer ».

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Ariane-Esther Carmignac, « Anna Bedon et Italo Zannier, Francesco Malacarne, pioniere della fotografia, Venise, Editrice Quinlan, 2019, 69 pages », Focales n° 5 : Le Paysage Temps photographié, mis à jour le 30/04/2021.
URL : http://focales.univ-st-etienne.fr/index.php?id=2847