5 | 2021   
> Notes de lecture

Armèle Bellocher,

Christine Delory-Momberger et Valentin Bardawil, Le Pouvoir de l’intime dans la photographie documentaire, Paris, Arnaud Bizalion Éditeur, 2020, 96 pages

Texte intégral go_to_top

01L’ouvrage de Christine Delory-Momberger et Valentin Bardawil est paru en 2020 chez Arnaud Bizalion, maison d’édition entièrement consacrée à la création photographique contemporaine. De 1983 à 2013, Arnaud Bizalion a pris part, aux côtés d’André Frère, à la belle aventure d’« Images en manœuvres », avant de se tourner vers la fondation de sa propre structure éditoriale – dont le siège est établi à Arles. Malgré des moyens restreints, les éditions Loco, Filigranes, Le Bec en l’air, ARP2 et Arnaud Bizalion se présentent aujourd’hui comme les acteurs dynamiques d’une édition photographique française dont l’activité est aussi vivace que créative – et à laquelle il convient de rendre hommage. Il reste à espérer que la pandémie actuelle ne mettra pas à mal l’économie de ce secteur de la culture.

02Le Pouvoir de l’intime dans la photographie documentaire se présente comme un livre singulier qui combine une recherche (dont on peut dire qu’elle relève de la création) menée par Christine Delory-Momberger (photographe et universitaire en sciences de l’éducation à l’université Paris 13), au sein des images de famille qu’elle a retrouvées, et une analyse plus théorique de Valentin Bardawil (réalisateur et fondateur de l’association Photo Doc.) qui tente de cerner la portée poétique et documentaire de ce type de travail. L’ouvrage pose ainsi des questions de fond quant à la nature de l’entreprise photographique qui y est présentée.

03Les vues rassemblées au sein du livre sont denses et charbonneuses, souvent floues ou granuleuses. Ce brouillage peut être imputé à la faible qualité des photographies d’origine, mais il semble aussi que Christine Delory-Momberger ait erré d’image en image, pour y déceler des parcelles du passé ; son appareil s’est ainsi saisi de détails, de fragments, soudainement grossis jusqu’à donner à voir la granulation des épreuves argentiques. En marge des clichés proposés, l’auteur commente les effets de l’agrandissement (blow up) qui hypostasie certains éléments au détriment des autres, comme pourrait le faire une loupe ou un microscope. Le recadrage et l’agrandissement d’une portion du champ manifestent en tout cas une singulière puissance d’actualisation – qui semble faire resurgir les moments perdus dans le présent même de la lecture. Le détail anodin, porté au regard, se fait également gage d’existence du moment écoulé, dont il trahit la contingence. Les vues se présentent ainsi comme les opérateurs d’une fouille au sein des restes du passé, accompagnant une remontée dans l’histoire d’une famille.

04La résurrection du passé se trouve également servie par les relations qui se tissent entre les images : d’une vue à l’autre, des échos et des interférences sont décelables et se montrent susceptibles d’activer le souvenir. Le dispositif d’agencement des vues n’est pas simple choix de présentation, mais modèle opératoire dont la portée est pour ainsi dire herméneutique. Par ailleurs, le brouillage, le flou opérant comme obstacle à une perception précise, éveillent un désir de saisie plus complète et travaillent paradoxalement, de cette façon, à la stimulation d’une forme de pulsion archéologique. Il faut dire également que les photographies ne se présentent pas seules, elles sont accompagnées d’un commentaire de leur auteur qui guide et accompagne leur appréhension.

05Le texte proposé par Valentin Bardawil, en contrepoint des photographies, se présente comme la résultante d’un dialogue de longue haleine, établi entre les deux signataires du livre. L’entreprise de Christine Delory-Momberger s’y trouve présentée comme un véritable travail d’enquête : la démarche de la photographe est comparée à celle d’un détective, scrutant à la loupe certains éléments de preuve assemblés au fil de ses investigations. C’est par le biais de mises en relation et de recoupements que l’enquêteur peut parvenir à mettre à jour des faits jusque-là ignorés, à reconstituer les chaînons manquants d’une consécution événementielle. La disposition des pièces à conviction, sur une table ou sur un mur, est fréquemment pour lui le moyen de faire progresser ses recherches. De ces considérations, il ressort qu’une pratique artistique est à même de se faire travail d’investigation à part entière. Récemment, des théoriciens tels que Laurent Demanze, Danièle Méaux ou Aline Caillet ont fait ressortir le renouveau d’un paradigme de l’enquête dans le champ de la littérature actuelle ou de l’art contemporain.

06Une telle position suppose évidemment de ne pas faire de l’obtention de résultats factuels et tangibles l’enjeu essentiel de l’enquête, mais de le situer davantage dans la saisie de rapports complexes, de relations de proportion ou d’incidence. Elle suppose aussi de privilégier une connaissance dense, émotionnellement éprouvée, qui ne ressemble pas à celle qui est ordinairement valorisée dans le champ des sciences humaines et sociales. Resterait sans doute à mieux éclairer en quoi consiste cette appréhension de réalités passées, qui est bien de l’ordre d’un savoir, mais qui échappe à une définition sèche et normée (qui a souvent tenu lieu de méthode dans le domaine scientifique).

07Parler d’« enquête » au sujet d’un travail tel que celui de Christine Delory-Momberger, c’est accorder une singulière importance à la perception visuelle. C’est aussi ne pas subordonner l’enquête à l’obtention d’un « résultat » aisément définissable, mais l’appréhender comme une expérience, habitée d’une tension vers une élucidation – l’intégrité de la démarche résidant davantage dans le processus mis en branle que dans un quelconque aboutissement. On le voit bien, c’est à un faisceau de questions importantes que conduit l’ouvrage de Christine Delory-Momberger et Valentin Bardawil. Ces interrogations animent aujourd’hui bien des théoriciens de l’art ou des sciences humaines – qui tendent à contester les frontières étanches qui se sont établies dans le courant du xixe siècle. On pense ici aux travaux menés à ce sujet par Ivan Jablonka ou Philippe Artières. De tels questionnements ne concernent pas uniquement la question de l’intime, mais peuvent toucher à l’investigation d’autres aspects du monde. Le renouvellement des démarches d’accès au savoir s’avère aujourd’hui d’actualité, puisque l’« anthropocène » (dont on parle aujourd’hui beaucoup) signe l’insuffisance et les manques de nos façons de penser l’acquisition de connaissance.

Pour citer cet article go_to_top

Armèle Bellocher, « Christine Delory-Momberger et Valentin Bardawil, Le Pouvoir de l’intime dans la photographie documentaire, Paris, Arnaud Bizalion Éditeur, 2020, 96 pages », Focales n° 5 : Le Paysage Temps photographié, mis à jour le 03/05/2021.
URL : http://focales.univ-st-etienne.fr/index.php?id=2848