5 | 2021   
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Rahmy Elkays,

Louis Boutan et la photographie sous-marine (1886-1900)

Louis Boutan, savant naturaliste du xixe siècle, est le premier à avoir utilisé des dispositifs photographiques sous la mer. La difficulté d’accès au monde sous-marin le conduit à mettre au point des appareils de prise de vues et d’éclairage adaptés à ce milieu. Ces expériences sont conduites dans le cadre du Laboratoire Arago à Banyuls-sur-Mer. Il s’agira ici de suivre les étapes de son entreprise, en mettant en évidence les principales innovations apportées et les limites de la prise de vues sous-marines.

Louis Boutan, a scholar of the nineteenth century, was the first to use photographic devices under the sea. The difficulty of access to the underwater world led him to develop cameras and lighting adapted to this environment. These experiments were conducted in the framework of the Laboratoire Arago in Banyuls-sur-Mer. This text aims to show the steps that led to the realization of his project, highlighting its main innovations, but also its limits in the field of underwater photography.


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Photographie de Louis Boutan
© Bibliothèque du Laboratoire Arago/Sorbonne Université.

01L’invention de la photographie constitue l’un des grands moments de la transformation esthétique et technologique du xixe siècle. En tant que technique de reproduction automatique de la réalité sensible, l’image photochimique s’impose comme un outil de documentation et de connaissance, sous l’impulsion de François Arago, chantre de son utilisation dans le monde scientifique. Les allocutions de ce dernier, à l’Académie des Sciences et à la Chambre des députés en 1839, sont décisives pour la diffusion de la découverte. Elles signent la reconnaissance de la légitimité de la photographie en tant qu’invention aux conséquences économiques et sociales profondes et ouvrent la voie à son utilisation dans un contexte scientifique. C’est ainsi que vont se mettre en place les fondements d’une « confiance dans les images1 » qui aura pour conséquence de permettre l’utilisation de la photographie pour documenter et comprendre le réel. Au fil du siècle, il devient évident pour nombre de savants que l’emploi de la photographie nécessite la mise au point d’équipements développés pour des applications spécifiques. Jules Janssen, Eadweard Muybridge et Étienne-Jules Marey par exemple associent leur nom à l’invention de dispositifs qui rendront visibles des évènements qui ne pouvaient être perçus à l’œil nu. Dans le domaine des sciences de la nature, la photographie des animaux vivants dans leur milieu naturel se présente désormais à la portée des savants. Pour Monique Sicard, « l’irruption de la photographie au sein du dispositif d’observation est une révolution. L’image rend possible le partage du regard. Avec lui, le dialogue2. »

02À l’époque, si la mer est un thème important pour la littérature et la peinture, elle reste un milieu très difficile d’accès. L’opacité des fonds marins constitue, de manière générale, un obstacle pour la constitution d’un savoir scientifique. Tout au long du xixe siècle, l’acquisition de connaissances à ce sujet passe par des méthodes indirectes3. L’émergence de la science océanographique, dans le sillage des voyages de circumnavigation et des interrogations concernant l’existence de vie dans les abysses, entraîne le développement de technologies et de méthodes d’investigation des profondeurs telles que le sondage, le dragage, la microscopie, la mesure des températures et l’analyse chimique. Durant la seconde moitié du siècle, l’exploration scientifique et l’installation de câbles sous-marins pour le télégraphe permettent des avancées supplémentaires dans la connaissance des fonds. Mais la photographie n’est pas en mesure d’offrir une représentation de cet univers, ni d’apporter une contribution à la constitution d’un « réalisme scientifique » déjà à l’œuvre dans d’autres domaines. Les techniques de la plongée sous-marine en scaphandre « pieds lourds » sont quant à elles bien maîtrisées mais il manque le dispositif de respiration autonome qui permet de contrebalancer les effets de la pression s’exerçant sur les plongeurs et sur le matériel.

03La photographie est déjà présente dans de nombreux champs de recherche : en 1874, Jules Janssen impressionne des plaques à l’aide de son revolver photographique lors du passage de Vénus devant le soleil et, à la même époque, Eadweard Muybridge réalise des séries de photographies de cheval lancé au galop. L’invention du médium ouvre ainsi tout un champ à la visualisation scientifique qui était restée, jusqu’au milieu du siècle, subordonnée aux reproductions d’artistes ou de savants versés dans les arts graphiques. Au sein de ce mouvement général qui fait de la photographie un auxiliaire précieux pour la progression du savoir, Louis Boutan (1859-1934) va tenter de donner une visibilité à des paysages subaquatiques et à des phénomènes encore largement ignorés de la communauté scientifique. Pour ce naturaliste, la rencontre avec Henri de Lacaze-Duthiers, le fondateur de la station marine et du Laboratoire Arago, à Banyuls-sur-Mer, est décisive. C’est ce dernier qui l’invite à la station et met à sa disposition les moyens qui lui permettront d’effectuer les premières images réalisées sous la mer. Ces essais sont effectués grâce aux dispositifs élaborés par son frère Auguste Boutan et le mécanicien du laboratoire, David. Ces expériences sont relatées de manière détaillée dans l’ouvrage La Photographie sous-marine et les Progrès de la photographie4.

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Le Laboratoire Arago en 1894 et l'île Grosse © Bibliothèque du Laboratoire Arago/Sorbonne Université.

Premières plongées et évidence de la photographie

04Le naturaliste, qui se trouve depuis 1884 en résidence quasi-permanente à la station marine de Banyuls-sur-Mer, décide pendant l’été 1892 de descendre en scaphandre dans la rade de Banyuls et à Port Vendres afin d’observer le développement d’un mollusque, l’haliotis. Il est alors saisi par la beauté des paysages sous-marins, à tel point qu’il regrette de ne pouvoir en rapporter des images :

L’étrangeté de ces paysages sous-marins m’avait causé une très vive impression et il me paraissait regrettable de ne pouvoir la traduire que par une description plus ou moins exacte, mais forcément incomplète. J’aurais voulu rapporter de ces explorations sous-marines un souvenir plus tangible ; mais il n’est guère possible, quelque bon scaphandrier que l’on soit, de faire un dessin, voire même un croquis, au fond de l’eau5.

05La nécessité d’utiliser la photographie lui apparaît alors comme une évidence. Louis Boutan se demande pourquoi on ne peut parvenir à réaliser une prise de vue au fond de la mer, alors qu’on arrive à prendre sans difficulté un paysage en plein air. Cette question avait déjà fait l’objet de recherches et même d’une expérimentation par l’anglais William Thompson (1822-1879), qui était parvenu à réaliser en 1856 ce que l’on s’accorde à considérer comme la première photographie réalisée sous l’eau. Sa technique consistait à placer l’appareil dans un conteneur en bois et en métal, scellé de manière à peu près hermétique et immergé à environ cinq mètres sous l’eau, tout en étant retenu par une corde. Au cours de l’expérience, le conteneur n’ayant pu résister à la pression, l’eau salée avait pénétré à l’intérieur de l’appareil et atteint la plaque de collodion. Il en était résulté une image faiblement révélée sur laquelle il était difficile de distinguer des détails, mais Thompson considérait que c’était le dispositif qui était responsable de cette défaillance, et non le médium lui-même. Cette limite technologique devait, selon lui, être résolue tôt ou tard.

06Pour Boutan, la densité de l’eau n’est pas un obstacle insurmontable. Il entreprend de faire construire les appareils et les instruments nécessaires à la réussite de son entreprise. Son frère, Auguste, qui est centralien et dont la collaboration s’avérera précieuse par la suite, se charge de la conception de l’appareil qui est construit par la société Alvergnat. Un système d’éclairage, conçu par un autre ingénieur, M. Chaufour, est élaboré par la Compagnie générale de constructions mécaniques. Pour remédier aux problèmes causés par la réfraction de l’eau sur les systèmes optiques, un appareil photographique spécifiquement adapté au milieu subaquatique doit être conçu. À cette fin, deux solutions peuvent être envisagées : la première consiste à faire fabriquer un objectif qui peut être directement immergé dans l’eau ; la seconde à construire « une boîte étanche, dans l’intérieur de laquelle l’objectif ordinaire serait à l’abri du liquide salé6. »

De la théorie à la pratique

07En 1893, Louis Boutan fait fabriquer, avec l’aide de son frère Auguste, un boîtier étanche pour un appareil de type Détective à six plaques de 9 cm x 12 cm7. Ce premier appareil présente certaines caractéristiques autorisant sa manipulation sous l’eau. Il permet en effet de se dispenser de toute mise au point, en opérant sur des objets distants de plus de trois mètres de l’objectif. La réalisation du boîtier étanche est confiée à la société des frères Alvergnat, à Paris, maison alors réputée dans le domaine de la réalisation d’instruments scientifiques. Un « ballon de compensation » de trois litres est ajouté au-dessus de l’appareil afin de l’équilibrer à la pression ambiante. D’autre part, un mécanisme automatique permettant le remplacement de la plaque impressionnée par une plaque neuve autorise la réalisation de vues successives sans que l’on soit obligé de remonter à la surface. Ce premier appareil ressemble à une proposition faite en 1891 par Paul Regnard (1850-1927) pour la réalisation d’un dispositif photographique submersible, qui ne fut apparemment jamais construit. Louis Boutan avait eu connaissance de ce projet, mais l’appareil envisagé lui était apparu singulièrement limité car il ne pouvait proposer que des vues en plan8.

08L’appareil construit par Louis Boutan et son frère reste cependant d’un maniement peu pratique. Sa mise en œuvre requiert de longs séjours sous l’eau et, pour pouvoir impressionner les plaques de manière à obtenir des images de qualité satisfaisante, il faut des temps de pause d’au moins dix minutes, certaines photographies nécessitant même une impression d’une demi-heure. Les prises de vue nécessitent de surcroît une longue préparation : l’appareil doit être assemblé au fond de l’eau et le scaphandrier doit donner un signal au bateau situé à la surface pour que les marins à bord comptent le temps de pose, car les chronomètres étanches n’existent pas à l’époque. Les premiers résultats ne sont guère satisfaisants ; les photographies sont floues et Louis Boutan impute cela au manque de profondeur de champ autorisée par l’appareil :

En réalité, la vue porte plus loin que ne semble l’indiquer l’image photographique, et l’on pourrait reprocher avec juste raison à mes clichés de ne traduire qu’une faible partie du paysage que le scaphandrier a sous les yeux. […] La cause de cet insuccès tient, je crois, non pas à la façon d’opérer, mais à l’appareil lui-même ; il est très vraisemblable qu’avec un appareil photographique puissant, dans lequel il serait possible de régler la mise au point avec exactitude, on pourrait obtenir une profondeur plus considérable et qui traduirait plus fidèlement le spectacle qu’on a sous les yeux9.

09Dès les premiers essais, la question de la visibilité est centrale. Selon Alejandro Martinez,

[s]i d’une part on peut affirmer que la photographie sous-marine permet l’appropriation symbolique des profondeurs océaniques, il faut reconnaître cependant que ce processus d’appropriation est constamment remis en cause par les limites de la visibilité photographique sous l’eau10.

10Il existe bien un seuil au-delà duquel l’œil humain ou le dispositif photographique ne peuvent plus distinguer les éléments du fond marin ‒ ce qui interroge sur les limites du médium. Par ailleurs, il n’y a pas consensus, au sein de la communauté scientifique, sur la possibilité même de réaliser des photographies sous la mer : pour une bonne part des savants, un aspect flou et peu lumineux se présente comme la caractéristique intrinsèque de la vision sous l’eau11.

11Le deuxième dispositif utilisé par Louis Boutan est d’une conception complètement différente. Ni l’objectif, ni la chambre noire, ni même les plaques photographiques ne sont alors protégés par un boîtier hermétique : ils sont au contraire placés au contact de l’eau. Mais ce deuxième procédé ne donne pas de résultats satisfaisants et Louis Boutan ne le mentionne, semble-t-il, dans son ouvrage que pour mémoire. D’autres considérations, quant à la nécessité de manœuvrer par exemple l’obturateur sans bouger l’appareil, conduisent à la construction d’un troisième dispositif, qu’il décrit ainsi :

Une boîte étanche, renfermant à la fois l’objectif et la plaque, qui sont ainsi plongés tous les deux dans l’air. […] L’objectif est donc exactement dans la même situation que l’œil du scaphandrier qui, placé au milieu de l’air que lui envoie la pompe, voit les objets à travers la glace du casque. Comme lui, s’il est myope, il ne verra pas grand’chose ; si, au contraire, il est doué d’une vue normale et perçante, le paysage qui va se dérouler devant lui sera très étendu. Tout se ramène donc à perfectionner, autant que possible, l’œil ou plutôt l’objectif qui doit transmettre l’image à la plaque sensible12.

12Pour Louis Boutan, la conception d’objectifs spécialement manufacturés et calibrés pour une utilisation au contact de l’eau est primordiale. Celui qui est employé dans ce nouveau dispositif est à « astygmats symétriques » et provient de la maison Darlot. L’appareil pour plaques 18 x 24 est construit au laboratoire Arago par le mécanicien David. Louis Boutan ne manque jamais de mettre en avant le rôle joué par l’ingénieux mécanicien, tout en décrivant longuement dans son livre les différentes pièces du dispositif.

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Le troisième appareil construit au laboratoire Arago.
Voir La Photographie sous-marine et les Progrès de la photographie, p. 176.

13L’appareil permet de prendre six vues successives avec des plaques contenues dans un châssis. Celles-ci sont changées et positionnées les unes après les autres grâce à une manette rotative, placée à l’extérieur de l’appareil et commandée par le scaphandrier. La mise au point doit se faire en tenant compte de l’indice de réfraction de l’eau ; comme il n’est pas possible d’effectuer cette mise au point sous l’eau, un dispositif réalisé dans un bassin de radoub permet de simuler les différentes distances de mise au point permises par l’appareil et donc de graduer celui-ci en tenant compte de cet indice13. Pour des profondeurs plus importantes, un dispositif similaire est mis en place à partir d’une passerelle accrochée au flanc du bateau, sur laquelle l’appareil est fixé de manière à ce que l’opérateur puisse manœuvrer facilement la glace dépolie. L’ensemble, particulièrement lourd, doit être descendu sous l’eau par plusieurs hommes. L’appareil, dont un seul exemplaire a été construit, permet à Louis Boutan de faire ses images les plus réussies, mais il n’a malheureusement pas été conservé.

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Photographie du bateau « Lacaze-Duthiers » © Bibliothèque du Laboratoire Arago/Sorbonne Université.

14Les premiers essais sont effectués dans les environs du laboratoire Arago, sans doute aux abords de l’île Grosse. Louis Boutan dispose de deux embarcations, mises à sa disposition par Lacaze-Duthiers, dont l’une est une balancelle de quatre à cinq tonneaux, cadeau fait au laboratoire lors de sa fondation, par les habitants du pays et appelée le « Lacaze-Duthiers ». Le mécanicien David a transformé la cale du navire en chambre noire. La procédure consiste à descendre l’appareil dans la cale, à l’aide d’un palan fixé sur la vergue, « puis on rabattait le capot et l’on calfeutrait le mécanicien et son aide dans la chambre noire14. » Les premières expéditions, à partir de 1892, se déroulent dans des fonds où la vase ne permet pas toujours d’obtenir de bonnes épreuves. Les contrastes sont peu accentués et les clichés obtenus sont ternes. Il est d’ailleurs impossible de se déplacer au fond sans soulever des nuages de vase, ce qui rend l’eau encore plus trouble. L’appareil est difficile à manœuvrer sous l’eau et ce n’est que plus tard que Louis Boutan a l’idée de lui attacher un tonneau rempli d’air, ce qui facilite les déplacements du système. Un autre facteur important pour la réussite des prises de vues est le degré hygrométrique de l’air renfermé dans l’appareil, qui se trouve à une température différente de celle de l’eau. Une solution est trouvée, qui consiste à placer dans l’appareil, à chaque descente, un bocal ouvert renfermant de la chaux vive de manière à dessécher l’atmosphère.

15Louis Boutan finit par trouver un endroit plus favorable à ses plongées : une petite anse enfermée entre deux hautes collines rocheuses, appelée la baie du Troc, dans laquelle on peut opérer à des profondeurs variant de deux à onze mètres. La qualité des photographies prises avec ces appareils reste cependant limitée, de l’aveu du naturaliste lui-même. Les temps de pose sont particulièrement longs. On imagine la patience du scaphandrier-photographe, obligé de tenir l’appareil immobile sur son trépied, durant un temps de pause qui atteint parfois la demi-heure. Dans ces conditions, il faut « diaphragmer » et, malgré cela, les images obtenues manquent de netteté, la mise au point restant difficile à réaliser dans ces conditions.

16Il reste que, selon Louis Boutan la photographie sous-marine doit être quasiment « instantanée » pour pouvoir être utile au savant. Il lui faut donc renoncer à l’emploi de petites ouvertures, ce qui ne manque pas d’avoir des conséquences sur la mise au point et la profondeur de champ. La perte de luminosité, à mesure que l’on descend plus profondément dans la mer, demeure le principal problème. Boutan préfère, dans un premier temps, utiliser la lumière du soleil, ce qui impose de ne travailler que certains jours et dans des environnements peu profonds. Mais, en s’enfonçant plus avant dans l’eau, la seule lumière du soleil ne parvient plus à éclairer de manière satisfaisante. Il devient alors indispensable de recourir à une source d’éclairage artificielle et la lumière électrique semble être la mieux adaptée, car sa durée et son intensité ne dépendent que de la puissance des appareils utilisés. Mais il faut alors disposer de dynamos puissantes ou de nombreux accumulateurs, difficiles à manier sur un bateau.

17Compte tenu de ces difficultés, Louis Boutan et ses compagnons utilisent, dans un premier temps, des lampes composées de fils de magnésium placés dans un ballon de verre contenant de l’oxygène. Ce ballon renferme un fil de platine relié aux deux pôles d’une pile. Quand on établit le courant, le magnésium s’enflamme au contact de l’oxygène et produit une lumière intense. L’appareil est composé du globe de la lampe proprement dit, renfermant une spirale de magnésium et un dispositif d’allumage, et d’un flacon étanche contenant de l’oxygène, attaché à la lampe, qui permet au magnésium de s’enflammer. Cette lampe présente cependant de sérieux inconvénients, le plus important découlant du mode de combustion du magnésium. En effet, celui-ci ne se consume pas de manière homogène, ce qui entraîne des variations d’éclairage. Par la suite, Louis Boutan fait construire une lampe plus simple et plus robuste, qui descend toute allumée sous la mer et dont la combustion est entretenue par une atmosphère contenue dans un réservoir d’air qui communique avec le globe de la lampe elle-même. On retiendra cependant que le maniement de ce dispositif décrit par le naturaliste est dangereux et que son rendement lumineux est faible.

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Photographie sous-marine
© Bibliothèque du Laboratoire Arago/Sorbonne Université.

18Louis Boutan attribue d’autre part la qualité médiocre des photographies obtenues avec ce procédé à la poussière de magnésie qui se produit à l’intérieur du globe de la lampe. Il se tourne alors vers l’électricité et, grâce à la collaboration d’une entreprise privée, « L’Optique », il entreprend la mise au point d’appareils (en exploitant les ressources de l’atelier de mécanique du Laboratoire Arago). Deux lampes arc de vingt ampères et une batterie d’accumulateurs (soixante en tout, pouvant fournir jusqu’à vingt-cinq ampères par heure) sont embarquées à bord d’un des voiliers du laboratoire15. Les lampes ont une forme sphérique. L’optique de chaque lampe est composée d’une lentille convergente de 100 mm de diamètre avec une focale de 150 mm. L’optique est fixée dans un hublot en bronze boulonné sur la sphère ; un réflecteur argenté est disposé en arrière de l’arc. Après les premiers essais en mer, l’optique est supprimée car elle « produi[t] une absorption trop importante » (et par conséquent une diminution de l’intensité lumineuse).

19Le montage des appareils et les premiers essais en mer ont lieu en août 1899, « sous l’habile direction de M. Chaufour16 ». L’ensemble constitué par l’appareil photographique et les lampes sous-marines est très imposant. Louis Boutan ne dispose alors que d’un petit voilier et tout le travail de descente des appareils, dont le poids total représente plus de cinq cents kilos, doit s’effectuer à la force des bras. Le déclenchement de l’obturateur de l’appareil se fait depuis le bateau. La première expérience a lieu en pleine nuit. L’appareil est descendu au bout d’un treuil et fixe l’image d’un groupe de Gorgones. Louis Boutan relève alors un « avantage inattendu » de ces photographies prises à la lumière électrique : les objets photographiés se détachent avec beaucoup de relief, car le fond n’étant pas éclairé ils apparaissent comme projetés sur un écran noir17. Aucun scaphandrier ne descend au cours des premières expériences. Par la suite, des photographies sont prises à cinquante mètres de profondeur, avec un dispositif perfectionné lui aussi télécommandé18.

L’avenir de la photographie sous-marine

20Dans le dernier chapitre de son livre, Louis Boutan s’interroge sur les possibles utilisations scientifiques de la photographie des fonds marins et de leurs habitants. Ces techniques lui semblent particulièrement adaptées au repérage d’épaves de navires coulés ou de tout autre objet qu’il conviendrait de localiser avec précision avant d’en réaliser l’exploration. Mais, en réalité, Louis Boutan demeure assez vague et bref sur cette question, car les photographies qu’il a réalisées portent sur des sujets très limités, en raison même des conditions techniques dans lesquelles elles ont été effectuées. Le scaphandrier « pieds lourds », relié à un navire en surface, ne peut se mouvoir librement, ni aller bien loin. Le dispositif de prise de vues est particulièrement encombrant. Louis Boutan utilise des appareils à plaques de verre et ne semble pas avoir connaissance de l’existence de films sur bandes de celluloïd – en tout cas, il ne fait jamais mention de cette possibilité. Ceci est étonnant car, à la même époque, l’américain Georges Eastman, cherchant une alternative au procédé du collodion humide, commence à expérimenter des plaques sèches recouvertes d’une nouvelle gélatine (le bromure d’argent). En 1888, se trouve lancé sur le marché un premier modèle d’appareil portatif, appelé Kodak no 1, dont les images circulaires ont un diamètre de 6,5 cm. L’appareil pèse 680 grammes et contient un porte-film en rouleau susceptible d’emporter une bande d’une longueur suffisante pour une centaine d’images. Le succès commercial est immédiat. En 1889, les films papier sont remplacés par le support transparent à base de nitrocellulose mis au point par le chimiste Henry N. Reichenbach19. L’existence d’appareils de petite taille, relativement légers, transforme complètement le champ de la photographie en permettant une très large documentation du monde par des opérateurs professionnels, mais aussi par l’ensemble de la population qui accède ainsi, très rapidement, à une forme « d’art moyen »20.

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Photographie sous-marine
© Bibliothèque du Laboratoire Arago/Sorbonne Université.

21Une limite bien réelle du travail de Louis Boutan est l’impossibilité pour le scaphandrier de se mouvoir en liberté. Le lien avec la surface est indispensable, afin de lui permettre de respirer et limite les opérations réalisées sous l’eau. Deux Français, l’ingénieur Benoît Rouqueyrol et le lieutenant de vaisseau Auguste Denayrouse, ont pourtant apporté une première solution au problème. L’appareil respiratoire qu’ils mettent au point, en 1865, préfigure ce que sera le scaphandre autonome à détendeur automatique. Par ailleurs, Louis Boutan et son frère Auguste seront amenés à travailler avec la Marine Nationale, à partir de 1915, dans le cadre de l’effort de guerre. Ils mettront alors au point un modèle de scaphandre autonome, apparemment fonctionnel, mais dont on ne connaît pas la postérité. Cet équipement a-t-il été utilisé par la Marine ? A-t-il dépassé le stade de prototype21 ?

22La photographie des fonds marins proches de Banyuls-sur-Mer demeure cependant le premier travail de représentation documentaire des fonds marins, et l’utilisation des techniques de l’époque aura une influence sur les cinéastes et plongeurs du xxe siècle. Jacques-Yves Cousteau et Dimitri Rebikoff, autre pionnier de l’image sous-marine, n’ont pas manqué de citer Louis Boutan comme un précurseur et un inspirateur de leurs propres travaux.

Remerciements à :
M. Vincent Laudet, Directeur de l’Observatoire Océanologique de Banyuls-sur-Mer,
Mme Sandrine Bodin, Responsable de la Bibliothèque de l’Observatoire,
Mme Véronique Arnaud, Bibliothécaire à l’Observatoire.

Notes go_to_top

1 Monique Sicard, La Fabrique du regard, Paris, Odile Jacob, 1998, p. 98.

2 Ibid., p. 109.

3 Helen M. Rozwadowski, « Ocean’s depths », Environmental History, vol. 15, no 3, 2010, p. 520-525.

4 Louis Boutan, La Photographie sous-marine et les Progrès de la photographie, Paris, Schleicher, 1900.

5 Louis Boutan, « Mémoire sur la photographie sous-marine », Archives de zoologie expérimentale et générale, 3e série, tome 1, 1893, p. 283.

6 Ibid., p. 285.

7 L’appareil est nommé ainsi en raison de son apparence relativement discrète et de la facilité de sa mise en œuvre.

8 Louis Boutan, « L’instantané dans la photographie sous-marine », Archives de zoologie expérimentale et générale, 3e série, tome 6, no 1, 1898.

9 Louis Boutan, « Mémoire sur la photographie sous-marine », art. cit., p. 313.

10 Alejandro Martínez, « A souvenir of undersea landscapes: underwater photography and the limits of photographic visibility, 1890-1910 », História, Ciências, Saúde – Manguinhos, Rio de Janeiro, vol. 21, no 3, 2014, p. 6.

11 Ibid., p. 4.

12 Ibid., p. 175.

13 Louis Boutan, « L’instantané dans la photographie sous-marine », art. cit., p. 317.

14 Ibid., p. 319.

15 Des photographies des lampes et des accumulateurs se trouvent dans La Photographie sous-marine et les Progrès de la photographie, op. cit., p. 241-245.

16 Ingénieur électricien ayant conçu les équipements d’éclairage utilisés par Louis Boutan.

17 Louis Boutan, La Photographie sous-marine et les Progrès de la photographie, op. cit., p. 256.

18 Ibid., p. 261.

19 Josef Maria Eder, History of Photography, New York, Dover Publications, 1945, p. 489.

20 Pierre Bourdieu dir., Un art moyen. Essai sur les usages sociaux de la photographie, Paris, Minuit, 1965.

21 Louis et Auguste Boutan, Le Scaphandre autonome à respiration normale, 1919. Document conservé à la Bibliothèque du Laboratoire Arago.

go_to_top L'auteur

Rahmy  Elkays

Rahmy Elkays a travaillé dans différentes structures publiques et privées, en France et en Israël (1980-1999) avant de rejoindre l’éducation nationale comme enseignant en cinéma et audiovisuel (1999-2016). Depuis 2016, il est réalisateur et photographe indépendant ; il est titulaire d’un « Bachelor of Fine Arts » en cinéma de l’Université de Tel-Aviv et d’un Master d’Histoire des Sciences et des Techniques de l’Université de Bretagne-Occidentale (2017) intitulé « Abysses : les imaginaires sous-marins au confluent des sciences et des techniques et leur représentation au cinéma (1880-1956) ».

Pour citer cet article go_to_top

Rahmy Elkays, « Louis Boutan et la photographie sous-marine (1886-1900) », Focales n° 5 : Le Paysage Temps photographié, mis à jour le 25/05/2021.
URL : http://focales.univ-st-etienne.fr/index.php?id=2862