5 | 2021   
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Sonia Keravel,

Le suivi photographique du parc du Sausset par Gérard Dufresne. Vingt ans d’archives à explorer

Entre 1979 et 1999, Gérard Dufresne photographie à intervalles de temps réguliers le parc du Sausset situé à Villepinte en Seine-Saint-Denis, à la demande de ses concepteurs, les paysagistes Claire et Michel Corajoud. Ses images participent à une veille photographique destinée à « vérifier » l’évolution du projet ; elles contribuent également à la communication de l’Atelier Corajoud. Il s’agira ici d’analyser ce corpus, qui n’a jamais été examiné dans son intégralité, afin de mettre à jour les pratiques du photographe et des paysagistes, dans la durée.

Between 1979 and 1999, Gérard Dufresne photographed the Parc du Sausset in Villepinte, Seine-Saint-Denis, at regular intervals at the request of its designers, the landscape architects Claire and Michel Corajoud. The aim of these images was to take part in a photographic watch to "check" the evolution of the project; their use was also to contribute to the communication of the Corajoud Agency. The article proposes to analyze this corpus, which has never been examined in its entirety, in order to uncover the practices of the photographer and the landscape designers.


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Gérard Dufresne, « Les trois châteaux d’eau du parc du Sausset, 2007 », planche contact numérisée
d’une pellicule argentique noir et blanc au format 35 mm © Gérard Dufresne. Avec l’aimable autorisation de l’artiste.

01Trois châteaux d’eau émergent derrière un talus. De jeunes arbres tuteurés encadrent la scène. Au centre des images, deux personnes semblent pratiquer une gymnastique intensive. Si les clichés sont presque identiques, c’est celui de droite qui a été retenu : le point rouge dessiné à même la planche contact en atteste. Qui a opéré ce choix et comment a-t-il été fait ? En quelle année ces photographies ont-elles été produites ? Qui les a prises et dans quel but ? Les photographies du parc du Sausset retrouvées dans les archives de l’Atelier Corajoud suscitent une multitude de questions.

02Entre 1979 et 1999, Gérard Dufresne a photographié et rephotographié, à intervalles de temps réguliers, le parc du Sausset à Villepinte en Seine-Saint-Denis, à la demande de l’agence conceptrice, l’Atelier Corajoud1. Les images produites pendant cette vingtaine d’années constituent un ensemble précieux pour comprendre un projet singulier qui a marqué plusieurs générations de paysagistes, mais aussi pour interroger les dispositifs déployés par le photographe en collaboration avec les paysagistes. Dans les années quatre-vingt, il était rare que les paysagistes collaborent aussi étroitement avec des photographes. Un tel suivi sur un temps long est unique en son genre et s’explique sans doute par l’amitié qui liait Michel Corajoud et Gérard Dufresne. Les deux hommes, qui se rencontrèrent dès la fin des années cinquante à Annecy, ne se sont plus vraiment quittés2. Au sein de l’Atelier, c’est Michel Corajoud qui collaborait avec le photographe, avec lequel il partageait une fascination pour la campagne3. Gérard Dufresne s’intéressait particulièrement aux paysages agricoles construits et façonnés par l’homme et ses prises de vues ont servi de supports visuels pour de nombreuses conférences et publications du paysagiste.

03Grâce à l’association « L’atelier Michel Corajoud4 », les archives de l’Atelier ont été rassemblées et conservées à l’École nationale supérieure de paysage de Versailles. Le fonds n’est pas encore classé, mais les matériaux visuels concernant le parc du Sausset y occupent une large place. Ils comprennent les images de Gérard Dufresne, mais aussi des photographies de chantier, des photographies aériennes, des notes prises au Polaroïd ou encore un reportage montrant les dégâts des lapins sur les jeunes plantations, réalisés par les paysagistes. Les images, qui ne sont pas toujours en bon état, reflètent la variété d’usages et de formes que peut prendre la photographie dans un processus de projet5.

04Pourquoi Michel Corajoud a-t-il recours à une telle démarche ? Quelles transformations du parc apparaissent dans les images ? Quels liens unissent le corpus photographique de Gérard Dufresne et le processus de conception de Michel Corajoud ? Face à l’ampleur des matériaux concernés, la réflexion se concentrera ici sur trois classeurs où mille diapositives réalisées par Gérard Dufresne se présentent chronologiquement ordonnées de 1979 à 1999. À partir des années 1960, l’usage de la diapositive devient fréquent au sein des agences d’architecture et de paysage6. Comme beaucoup d’autres concepteurs de l’époque, Michel Corajoud a recours à la projection lors de ses cours et de ses conférences7. Rangées dans des boîtes ou des classeurs, annotées et parfois renseignées par des pastilles de couleur, les diapositives documentent toute l’œuvre de l’agence, bien au-delà du parc du Sausset. Il est intéressant d’observer ces images, de les croiser avec d’autres documents comme avec le point de vue du photographe afin de comprendre sa démarche et celles de ceux qui utilisaient les épreuves.

Histoires croisées du paysagisme et de la photographie

05Le concours du parc du Sausset s’inscrit dans un contexte intellectuel et politique opportun. Les années 1970 en France sont marquées par la création du premier ministère de l’Environnement (1971) et la mise en œuvre de mesures législatives ayant trait au paysage : loi relative à la protection de la nature et de l’environnement (1976), loi sur l’urbanisme interdisant les dérogations au plan d’occupation des sols et renforçant la protection des espaces naturels8 (1976), loi sur l’architecture grâce à laquelle furent créés les conseils d’Architecture, d’Urbanisme et d’Environnement9 (1977). Ces années voient aussi la profession de paysagiste se structurer avec la création du Centre national d’études et de recherches du paysage (CNERP) en 1974, puis la création de l’École nationale supérieure de paysage de Versailles (ENSP) en 1976. La conception et la réalisation du parc du Sausset accompagnent cette effervescence et participent à la renaissance de la profession de paysagiste.

06Dans le domaine de la photographie, les années soixante-dix et quatre-vingt sont marquées par l’affirmation de la photographie d’auteur et la critique du photojournalisme10. La mission photographique de la DATAR (Délégation à l’Aménagement du Territoire et à l’Action Régionale), qui se déroule de 1984 à 1989, est exemplaire à cet égard. Réunissant vingt-neuf photographes, cette commande menée sous la direction de Bernard Latarjet et François Hers a pour ambition de « recréer une culture du paysage en France11 », après les grandes transformations des Trente Glorieuses. Alors que, pendant près d’un siècle, les clichés produits pour l’aménagement du territoire étaient considérés comme de simples outils de documentation, la mission de la DATAR prend le contrepied de cette manière de voir, en réhabilitant la dimension sensible du paysage. Elle s’adresse délibérément à des photographes considérés comme des artistes, afin d’obtenir des représentations spatiales nouvelles à travers lesquelles les photographes transmettent une expérience personnelle12. Les paysagistes ont connaissance de cette mission qui les intéresse. Caroline Mollie-Stefulesco parle à ce sujet d’un « choc émotionnel » et d’une « révélation esthétique13 ». Michel Corajoud et Gérard Dufresne ont, eux aussi, connaissance de cette mission, qu’ils suivent en même temps qu’ils réalisent et photographient le parc du Sausset. À cette époque, François Hers vient même consulter les photographies de Gérard Dufresne, dont les premières diapositives du Sausset, mais il ne retient pas ces images, considérant sans doute que les parcs et jardins n’entrent pas dans le sujet.14

07En 1979, le concours du parc du Sausset représente un « événement15 » pour le milieu du paysagisme. Trois ans avant le fameux concours pour l’aménagement du parc du xxisiècle à la Villette, quelques-uns des meilleurs représentants de « l’école française du paysage » s’affrontent autour de ce nouveau projet de parc périurbain et forestier de 200 hectares16. Les lauréats sont finalement Claire et Michel Corajoud, assistés du jeune paysagiste Jacques Coulon, pour les deux premières tranches du projet. Les autres membres de l’équipe sont des architectes (Édith Girard et Pierre Gangnet), des designers (Pascal Mourgue et Patrice Hardy), un sculpteur (Bernard Rousseau), un ingénieur forestier (Tristan Pauly), des ingénieurs horticoles (Claude Guinaudeau et Marc Rumelhart) et des ingénieurs agronomes (Jean-Marie de Forges et Pierre Donadieu). Gérard Dufresne ne fait pas partie de l’équipe de maîtrise d’œuvre, mais il est présent aux côtés des Corajoud dès le début puisqu’il réalise les prises de vue de la maquette.

08Le programme, dont la maîtrise est confiée au Conseil Général du département de la Seine-Saint-Denis, vise à rétablir un équilibre entre les boisements de la région parisienne, qui sont déficitaires au nord par rapport au sud. Cette intention apparaît dans les documents d’urbanisme concernant l’Île-de-France et en particulier dans le SDAURIF (Schéma Directeur d’Aménagement et d’Urbanisme de la Région Île-de-France) de 1976, qui invite à limiter l’extension de l’agglomération parisienne vers le nord en maintenant en zone agricole la Plaine de France et en délimitant l’emplacement du futur parc comme une « zone d’intérêt récréatif, paysager et écologique ». Le parti pris qui gouverne l’aménagement du parc consiste à privilégier une dominante forestière qui rééquilibre les boisements à l’échelle régionale et complète le réseau d’espaces verts de la Seine-Saint-Denis.

09C’est le premier grand parc d’échelle régionale sur lequel les Corajoud travaillent. Avant la réalisation du projet, le site est constitué de parcelles agricoles traversées par un cours d’eau, le Sausset. En 1976, juste avant le concours, de grandes infrastructures de transport sont réalisées : il est prévu que le RER-B desserve le centre du parc avec la station de Villepinte, l’autoroute A87 en formant la limite nord-est, tandis que le nouveau quartier d’Aulnay 3 000 en marque la limite sud. La pression foncière est forte sur ces terres qui sont à proximité de l’aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle.

10Ne sachant pas comment envisager cette immense étendue, Michel Corajoud et son équipe « utilisent la géométrie pour prendre la mesure des choses 17 ». La composition est leur outil privilégié et la réponse qu’ils apportent à « cette banlieue chaotique18 » : leur premier tracé est une grande courbe circulaire qui distribue les différentes scènes du parc, tandis qu’au sud, une trame recouvrant une surface d’un hectare prolonge le maillage de la ville d’Aulnay. À cette géométrie se conjuguent des traces d’occupations anciennes qui se trouvent réhabilitées : d’anciens chemins ruraux deviennent des allées du parc ; les dénivelés déjà présents sont accentués ; le vallon du Sausset et le plan d’eau préexistants sont conservés.

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Atelier Corajoud, plan du parc du Sausset. Diapositive 35 mm numérisée
© Atelier Corajoud. Avec l’autorisation de l’association.

11Le plan du concours, une grande composition dessinée au crayon de couleur, montre que le parc s’organise autour de quatre scènes correspondant à quatre milieux : « la forêt » occupe le plateau, « le parc urbain » et son plan d’eau s’étendent à proximité de la ville d’Aulnay, « le bocage » plus ou moins humide se situe au nord de la voie ferrée, et, dans la continuité de la plaine agricole aujourd’hui disparue, se trouve une « zone horti-agricole ». L’ensemble est réalisé avec une grande économie de moyens, en réutilisant les déblais issus du creusement de la voie ferrée et de l’autoroute.

12Le projet se déroule par tranches successives, échelonnées sur vingt années. En 1983, débute la première tranche, celle du parc urbain, suivie par Jacques Coulon et Michel Corajoud, avec la plantation de 300 000 arbres. En 1992, toute la partie située au sud de la voie ferrée est terminée (tranche 6). Entre 1993 et 1996, c’est essentiellement Claire Corajoud qui travaille sur le bocage (tranches 7 et 8). Le parc est quasiment achevé en 1999, mais, jusqu’en 2004, l’Atelier Corajoud est missionné pour superviser la gestion des espaces. Le Sausset a donc accompagné la carrière de Claire et Michel Corajoud. En dehors de rares critiques, le projet est très largement salué par la profession en France, voire au-delà19. Pour les professionnels, ce parc d’envergure exceptionnelle devient presque un mythe20, alimenté par les textes critiques, mais aussi par les représentations visuelles. Le plan du Sausset, les photographies de la maquette du concours et les photographies de Gérard Dufresne se transforment vite en icônes, à même d’influencer plusieurs générations de paysagistes21.

13Mais on constate que les photographies qui sont publiées et qui contribuent à la notoriété du projet22 datent presque toutes de la même année, voire de la même campagne photographique : celle d’octobre 1992, période où toute la partie sud du parc est achevée. Pour de nombreux professionnels, le parc du Sausset est associé à ces images qui montrent de grandes étendues entourées de boisements et d’allées plantées, laissant apparaître au lointain les principales infrastructures du site (châteaux d’eau, RER) et un plan d’eau. Les couleurs ressortent : le pont rouge, les boisements jaune orangé de l’automne marquent fortement la perception des lieux. Ainsi, les images du Sausset qui hantent l’imaginaire collectif sont celles de l’automne 1992. Il paraît pourtant important de se pencher sur l’ensemble des photographies produites par Gérard Dufresne tout au long de ces vingt années, ainsi que sur l’usage qui en a été fait.

Relever des indices, déceler les changements

14Les diapositives du Sausset sont classées par ordre chronologique. Un premier classeur couvre la période de 1982 à 1986. On y trouve quelques rares images de l’état des lieux avant le démarrage du projet, des vues du plan et de la maquette, faisant partie des documents de concours. Ces clichés ne portent pas tous le tampon de Gérard Dufresne ; certains ont pu être réalisés par un autre photographe. En revanche, toutes les diapositives de terrain portent le tampon de Gérard Dufresne. Ce classeur contient aussi des images des premières tranches de travaux de 1983 à 1986, concernant essentiellement le parc urbain et la forêt. Un second classeur couvre la période de 1986 à 1990. Là encore, il s’agit essentiellement du parc urbain et de la forêt. Le troisième classeur qui couvre les travaux de 1990 à 1999 se concentre presque exclusivement sur le bocage. Ce rangement par ordre chronologique révèle que les paysagistes cherchaient à constituer une mémoire photographique des travaux : les photographies de Gérard Dufresne permettent à l’Atelier Corajoud d’enregistrer les différents états du parc afin de permettre la reconstitution ultérieure du « film du projet ». Elles prennent le relais de la mémoire des concepteurs et documentent la fabrication du parc. Elles sont aussi un précieux support pour les conférences, les cours et les publications de Michel Corajoud.

15En parcourant les trois classeurs, il apparaît que certains lieux sont très souvent photographiés (la forêt, l’étang, le belvédère, le marais, etc.), tandis que d’autres sont délaissés (la zone horti-agricole, la « clairière dans la clairière », etc.). De même, certaines années n’ont pas fait l’objet de campagne photographique (1988, 1989, 1994, 1995), tandis que d’autres (1984, 1990, 1992, 1998), correspondant généralement à une avancée significative des travaux (plantations des arbres, livraison du parc urbain), sont surreprésentées. Le suivi n’est pas fait de manière rigoureuse et systématique : l’histoire visuelle du Sausset comporte des béances dans l’espace et dans le temps.

16Le dispositif photographique mis en place ne s’apparente pas à celui d’un observatoire photographique. Il ne s’agit pas de reconduire des points de vue d’année en année pour relever les indices de transformation du parc. Alors qu’il réalise encore le suivi du parc du Sausset, Gérard Dufresne a pourtant connaissance des principes des observatoires photographiques. Dès le lancement des premiers « itinéraires23 », il participe à l’Observatoire Photographique National du Paysage : il est chargé d’un itinéraire dans « les environs de Valence » entre 1994 et 1997, puis en 2009. Là, ses photographies montrent la mutation d’une région de cultures fruitières en zones péri-urbaines, l’apparition de la gare TGV et le développement de grandes infrastructures (autoroutes, voies de contournement). C’est donc en connaisseur qu’il constate n’avoir suivi aucun protocole comparable pour le parc du Sausset :

Je n’avais jamais un ordre de mission très clair. J’y allais au coup par coup. Nous faisions souvent des promenades ensemble sur le site. Il n’y avait pas de choses spécifiques à observer. Parfois, c’est moi qui les sollicitais, par exemple pour monter en haut des châteaux d’eau, qui offraient une situation privilégiée, mais auxquels il était compliqué d’accéder24.

17La nature de la commande est difficile à saisir, car elle repose essentiellement sur des échanges oraux ‒ dont il ne reste pas trace. Michel Corajoud et Gérard Dufresne sont très proches et leurs discussions ont presque toujours lieu lors de promenades sur le terrain, le paysagiste confiant in situ ses intentions et ses choix. C’est au cours de ces échanges que se fabriquent, au moins dans un premier temps, les images de Gérard Dufresne. Et si ce dernier déclare avoir eu « carte blanche25 », il possède néanmoins une fine connaissance du projet.

18Le photographe aime revenir au Sausset, retraverser le parc, trouver de nouveaux parcours qui sollicitent son attention. Lorsqu’on l’interroge sur sa pratique, il raconte :

J’essaye au préalable de trouver quelques points de vue éloignés et haut placés pour saisir le plus possible l’ensemble du site et son contexte. Je suis d’ailleurs le plus souvent muni d’une échelle pour hausser le cadrage. Si les délais le permettent, j’observe ces premières images à l’atelier, puis je reviens et procède à des prises de vues, le plus souvent sans pied, pour plus de mobilité et d’ajustements26.

19La plupart des photographies effectuées sont des diapositives. Le choix du petit format tient à des contraintes financières, mais il correspond aussi à la volonté de travailler avec un équipement léger et de conserver « une certaine souplesse27 ». Gérard Dufresne privilégie les prises de vues horizontales, faites au grand-angle, « pour que le regardeur ait l’impression d’avoir les pieds posés au bord du terrain, en bas de l’image28 ! ». D’autres images sont réalisées avec des focales plus longues qui mettent les premiers plans en relation avec des éléments paysagers plus lointains, favorisant ainsi une vision globale du parc.

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Gérard Dufresne, « Parc du Sausset, allée de la gare », de gauche à droite : 1984, 1985, 1987, 1990,
quatre diapositives 35 mm numérisées © Gérard Dufresne. Avec l’aimable autorisation de l’artiste.

20Bien que cet ensemble de diapositives ne réponde pas à un protocole suffisamment rigoureux pour mesurer les transformations régulières du parc, il semble intéressant de regrouper les images par site afin de voir ce qui peut en ressortir. D’année en année, Gérard Dufresne revient sur les mêmes lieux, sans qu’un même point de vue soit véritablement reconduit. Mais des compositions et des scènes se reproduisent, à quelques variations près, d’une année sur l’autre : il en va ainsi de silhouettes se découpant à contre-jour dans le tunnel de l’allée de la gare ou de personnages assis sur un muret contemplant le marais. Certains points de vue font retour, sans être absolument exactement identiques. Ils permettent alors d’observer la croissance des arbres, l’apparition ou la disparition de plantes vivaces au bord d’une allée. Parfois, ce sont des pièces importantes du mobilier qui disparaissent : à partir de 1990, le toboggan au bout du boulingrin n’apparaît plus sur les images. Enfin ce que ces rapprochements montrent le mieux est la croissance des végétaux, notamment dans les vues prises depuis les châteaux d’eau qui représentent l’immense étendue plantée et le développement spectaculaire de la forêt entre 1984 et 1998. Mais les informations concernant les transformations du parc restent assez maigres. La comparaison chronologique des photographies n’était pas ce que recherchait l’Atelier Corajoud, sinon les paysagistes et le photographe auraient défini, dès les premières prises, un ensemble des points de vue à reconduire.

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Gérard Dufresne, « Parc du Sausset, La forêt vue depuis les châteaux d’eau », de gauche à droite : 1884, 1990, 1998,
trois diapositives couleurs 35 mm numérisées © Gérard Dufresne. Avec l’aimable autorisation de l’artiste.

Montrer ce qui subsiste : l’essence du projet

21Ce que Michel Corajoud attendait de l’usage de la photographie peut sans doute être décelé par le biais de la prise en considération de l’étude du jardin de Versailles qu’il a réalisée entre 1980 et 1982, avec Marie-Hélène Loze et Jacques Coulon, en faisant également appel au photographe Gérard Dufresne29. L’attention se porte, dans ce cas, sur les différents tracés du jardin, en distinguant ce qui a changé et ce qui a perduré. Michel Corajoud écrit à ce propos :

L’intérêt d’aborder l’étude d’un jardin très ancien par le tracé est que, si chaque lieu a subi, au cours du temps, des modifications importantes, voire radicales, en revanche le système qui coordonne les lieux, la distribution sous-jacente résiste mieux et subsiste à travers le temps30.

22Or, n’est-ce pas aussi cela que le paysagiste a cherché au parc du Sausset ? Davantage que de montrer ce qui s’est transformé, les photographies témoignent de l’essence même du projet, de la manière dont elle résiste au temps. Les images traduisent ainsi visuellement une pensée paysagère.

23Les photographies de Gérard Dufresne entrent en résonance avec le discours des paysagistes d’alors, qui cherchent à dépasser un simple rôle de planteurs d’espaces verts et revendiquent un statut de concepteur à l’échelle urbaine, voire territoriale31. Le photographe a saisi cet enjeu : à travers ses clichés, il révèle un territoire en mutation, en insistant particulièrement sur la présence des infrastructures : RER, châteaux d’eau et pylônes électriques qui traversent ou jouxtent le parc et y servent de repères. Il dévoile ainsi la contemporanéité d’un projet inscrit dans son époque et dans un territoire périurbain. Les photographies proposent souvent une vision synthétique du parc et des partis pris sur lesquels repose sa conception : elles montrent par exemple un sous-bois planté de narcisses traversé par le RER, emblématisant ainsi l’idée d’une campagne urbaine ‒ dont le parc se voulait le manifeste.

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Gérard Dufresne, « Parc du Sausset, sous-bois », 1996, diapositive couleur 35 mm numérisée
© Gérard Dufresne. Avec l’aimable autorisation de l’artiste.

24Au tournant des années 1980, les paysagistes renouvellent leurs sources d’inspiration et cherchent des sollicitations susceptibles de faire évoluer leur pensée à l’extérieur de leur propre champ. L’art contemporain et notamment le Land Art constituent pour eux une référence :

Dans leur travail, les artistes du Land Art nous ont démontré qu’une action quelquefois assez minime pouvait mettre en évidence les qualités d’un lieu : leur intervention n’est plus là pour elle-même, mais comme mode de révélation d’une qualité déjà présente32.

25Gérard Dufresne partage ces références, comme en attestent ses photographies où le projet n’est pas montré comme un espace conçu pour les usagers, mais plutôt comme une œuvre.

26L’horizon urbain perçu depuis le parc est souvent présent dans les photographies. La notion d’horizon était fondamentale pour Michel Corajoud qui définissait le paysage comme « l’endroit où le ciel et la terre se touchent33 ». Dans ses images, Gérard Dufresne révèle les perspectives conçues par le paysagiste et donne à voir les horizons. Il montre également l’importance de l’espace ouvert et l’interrelation des différents éléments du paysage. Le parc est délibérément représenté comme un paysage de campagne où le travail du paysagiste relève davantage de la gestion forestière ou de l’agriculture que de l’horticulture. De fait, Michel Corajoud aimait dire que le parc du Sausset était une « belle campagne34 ».

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Gérard Dufresne, « Parc du Sausset, bocage », 1990, diapositive 35 mm numérisée
© Gérard Dufresne. Avec l’aimable autorisation de l’artiste.

27Si le travail photographique de Gérard Dufresne a contribué à faire connaître le parc du Sausset, il a également travaillé à construire un imaginaire du paysage. La photographie n’est pas ici un simple témoignage de la réalité, elle ouvre des pistes d’interprétation et donne à penser aux concepteurs. Elle révèle la structure du projet et la manière dont le parc a été pensé et conçu, les images participant au renouvellement des représentations paysagères.

28Le photographe était en connivence avec les paysagistes, et ses prises de vues jalonnant l’élaboration du parc ont certainement infléchi le projet en cours de réalisation. Mais c’est surtout sur le long terme qu’elles sont utiles aux concepteurs, car elles les aident à prendre du recul sur le processus en cours et à théoriser leur pratique. La relation entre théorie du projet de paysage et photographie reste peu étudiée, mais elle ressort clairement de l’examen des archives du Sausset. La photographie peut aider le concepteur à penser sa pratique, comme le montre l’article « Frederick Law Olmsted and the Dialectical Landscape », au sein duquel Robert Smithson s’appuie sur les archives photographiques de Frédérick Law Olmsted et Calvert Vaux pour faire émerger la conception du paysage qui a sous-tendu la création de Central Park35. L’exploration minutieuse des archives photographiques des paysagistes est ainsi susceptible de permettre une meilleure compréhension de leurs réalisations.

29L’archive est « une matière dense, qu’il est possible de réactiver pour en extraire des significations toujours renouvelées36 ». L’étude du fonds de diapositives du parc du Sausset n’en est qu’à ses débuts. Le simple classement des images par lieu révèle des liens forts entre la photographie et le processus de projet. Le travail pourrait se poursuivre avec l’analyse approfondie des diapositives signalées par des pastilles de couleur. Les images pourraient également être utilisées pour des reconductions contemporaines qui permettraient d’observer combien les lieux se sont transformés aujourd’hui37. Le corpus gagnerait aussi à être comparé à d’autres fonds photographiques du Sausset, tel celui du Conseil Général du département de Seine-Saint-Denis. Les façons d’interpréter et de faire parler ces diapositives semblent infinies afin de mieux comprendre les relations à même de s’instaurer entre le photographe et le concepteur de paysage.

Je remercie Gérard Dufresne et l’association « L’atelier Michel Corajoud »
qui m’ont permis d’accéder aux archives et de les publier.

Notes go_to_top

1 Gérard Dufresne collabore avec de nombreux paysagistes français à partir des années 1980. Il a notamment photographié les projets de Jacques Simon, Michel Corajoud, Jacques Coulon, Alain Marguerit, Gilles Vexlard, Alexandre Chemetoff. Voir Sonia Keravel, « Quand la photographie se mêle du projet de paysage. Gérard Dufresne et Alain Marguerit : trente années de collaboration », in Frédéric Pousin dir., Photopaysage. Débattre du projet de paysage par la photographie, Paris, EFFA, 2018.

2 Voir Sonia Keravel et Marie-Hélène Loze, entretien avec Gérard Dufresne : < http://photopaysage.huma-num.fr/gerard-dufresne/ >.

3 Michel Corajoud, « Dufresne au naturel », Zoom, no 22, 1974, p. 15.

4 Cette association a pour objectif de soutenir le développement d'activités et/ou de projets d'intérêt général à caractère éducatif, culturel, scientifique et de promotion du patrimoine artistique et environnemental, en particulier architectural et paysager, en s'appuyant sur la mémoire de l'œuvre matérielle et immatérielle de Michel Corajoud, paysagiste urbaniste.

5 Sonia Keravel, Marie-Hélène Loze, Frédéric Pousin, Les Temps du projet au prisme de la photographie, 2017, < https://photopaysage.huma-num.fr/wp-content/uploads/2017/12/lestempsduprojetweb2.pdf >.

6 Laurie Olin, « Voir, c’est croire/les apparences sont trompeuses. La photographie dans la pratique de l’architecture paysagère américaine, 1950-2000 », in Frédéric Pousin dir., Photopaysage, op. cit., p. 92.

7 Frédéric Pousin, « Les discours photographiques de Gilles Clément », in Frédéric Pousin dir., Photopaysage, op. cit., p. 100-117.

8 Article L111-1-1 du code de l’urbanisme.

9 Loi sur l'architecture du 3 janvier 1977.

10 Gaëlle Morel, « La figure de l’auteur », Études photographiques, n° 13, 2003, p. 35-55.

11 Affiche de la Mission diffusée en 1983.

12 Raphaële Bertho, La Mission photographique de la DATAR. Un laboratoire du paysage contemporain, Paris, Documentation française/DATAR, 2013. Jordi Ballesta, « La Mission, photo- et géo- graphies empiriques », in Marie-Caroline Bonnet Galzy dir., La Mission photographique de la DATAR. Nouvelles perspectives critiques, Paris, Documentation Française/CGET, 2014.

13 « Le ‟choc émotionnel” ressenti par Caroline Mollie-Stefulesco a deux causes : d’abord, les travaux de la DATAR mettent en image les conséquences de la politique d’aménagement menée depuis l’après-guerre et les mutations de l’agriculture ; ensuite, ce corpus réactualise une culture du paysage par la photographie et provoque, à l’échelle individuelle et collective, une ‟révélation esthétique” », in Frédérique Mocquet, « L’Observatoire photographique national du paysage : archive rétrospective et prospective du territoire », Livraisons d’Histoire de l’Architecture, 31/2016, < http://journals.openedition.org/lha/589 >.

14 Entretien avec Gérard Dufresne, le 11 octobre 2018.

15 Alain Levavasseur, « Quelques aspects du mouvement paysagiste. À propos du concours du parc du Sausset », Urbanisme, no 177-178, 1980, p. 88-89.

16 Parmi les concurrents on peut citer : Allain Provost, Jacques Sgard, Alexandre Chemetoff, API, Gilles Vexlard, Alain Marguerit.

17 Michel Corajoud, « Le Nôtre, de l’héritage à l’action, conférence inaugurale. Site, formes, tracés », conférence donnée à l’École nationale supérieure de paysage de Versailles, 2013.

18 Ibid.

19 En France, le milieu de l’architecture et de l’urbanisme fait aussi un bon accueil au parc du Sausset : Anne Demerlé-Got, « Le parc du Sausset », Archiscopie. Bulletin d’informations architecturales, n° 204, 1997. En Europe également, plusieurs articles sont consacrés au projet. Voir Michel Corajoud, « Landschaftarchitektur in Franskreich », Garten+Landschaft, n° 4, 1988, p. 24-29 ; Fabio Di Carlo, « Michel Corajoud and Parc départemental du Sausset », JoLA, n° 3, 2015, p. 68-77.

20 Voir les témoignages des anciens élèves et proches de Michel Corajoud, in Alexandre Chemetoff dir., Michel Corajoud, Portraits, Paris, Bureau des paysages, 2016.

21 À sa création en 1976, l’ENSP crée son identité en prenant le contre-pied de l’école d’horticulture. Les paysagistes s’affirment comme étant des concepteurs et non pas uniquement des planteurs. Michel Corajoud est à la tête de l’école et de ce mouvement. Dans les années 1980, on parle en Europe d’une « nouvelle école de paysage française ».

22 Voir par exemple : Grand Prix du paysage, plaquette du ministère de l’Environnement, 1992 ; Linda Leblanc et Jacques Coulon, Paysages, Paris, Le Moniteur, 1993 ; Ariellea Masboungi, Penser la ville par le paysage, Paris, Éditions de la Villette, 2002.

23 À partir de 1992, L’Observatoire Photographique National du Paysage crée des « itinéraires contemporains d’observation ». La mise en place d’un itinéraire d’observation dure trois ans, par le biais d’une concertation entre le photographe et un groupe d’experts. Elle se solde par un choix définitif de 100 images parmi lesquelles sont sélectionnés quarante points de vue qui seront rephotographiés.

24 Gérard Dufresne, entretien avec Sonia Keravel le 11 octobre 2018.

25 Voir Sonia Keravel et Marie-Hélène Loze, entretien avec Gérard Dufresne : < http://photopaysage.huma-num.fr/gerard-dufresne/ >.

26 Gérard Dufresne, entretien avec Sonia Keravel le 18 janvier 2017.

27 Il y a eu aussi quelques autres productions marginales, telles que les panoramiques 6 x 17 mm négatifs couleur.

28 Gérard Dufresne, entretien avec Sonia Keravel, le 18 janvier 2017.

29 Michel Corajoud, Jacques Coulon, Marie-Hélène Loze, Versailles : « Lecture d’un jardin », étude pour le ministère de l’Urbanisme et du Logement, 1982.

30 Michel Corajoud, Le paysage, c’est l’endroit où le ciel et la terre se touchent, Arles, Actes Sud/ENSP, 2010, p. 141.

31 Françoise Dubost, « Les paysagistes et l’invention du paysage », Sociologie du travail, no 4, Recherche commanditée par la Mission de la recherche urbaine du ministère de l’Équipement et du Logement, 1983.

32 Linda Leblanc et Jacques Coulon, Paysages, Paris, Le Moniteur, 1993, p. 5.

33 Michel Corajoud, « Le paysage c’est l’endroit où le ciel et la terre se touchent », in François Dagognet dir., Mort du paysage ? Philosophie et esthétique du paysage, Seyssel, Champ Vallon, « Milieux », 1982.

34 Michel Corajoud, « Le Nôtre, de l’héritage à l’action, conférence inaugurale. Site, formes, tracés », conférence donnée à l’École nationale supérieure de paysage de Versailles, 2013.

35 Robert Smithson, « Frederick Law Olmsted and the Dialectical Landscape », Artforum, vol. 11, n° 6, February 1973, p. 62-68.

36 Danièle Méaux, Anne-Céline Callens, « Éditorial », Focales, no 2, Le Recours à l’archive, 2018, < http://focales.univ-st-etienne.fr/index.php?id=2020 >.

37 Ce travail de reconduction a été entrepris avec Pierre Enjelvin, Alexis Pernet et des étudiants de l’ENSP.

go_to_top L'auteur

Sonia  Keravel

Sonia Keravel est maîtresse de conférences à l’École nationale supérieure de paysage de Versailles. Au sein du laboratoire de recherche en projet de paysage (LAREP), ses travaux portent sur l’histoire du paysagisme, les théories du projet de paysage et le rôle des représentations visuelles dans la pratique paysagiste. Elle est membre du comité de rédaction de la revue européenne JoLA et prépare actuellement une habilitation à diriger des recherches sur les enjeux de la représentation photographique dans la pratique des paysagistes concepteurs.

Pour citer cet article go_to_top

Sonia Keravel, « Le suivi photographique du parc du Sausset par Gérard Dufresne. Vingt ans d’archives à explorer », Focales n° 5 : Le Paysage Temps photographié, mis à jour le 13/07/2021.
URL : http://focales.univ-st-etienne.fr/index.php?id=2978