5 | 2021   
> Dossier

Chiara Salari,

« Padania Classics » et « Incompiuto Siciliano »,
deux pratiques d’observation photographique des paysages italiens contemporains

Les projets de recherche visuelle « Padania Classics » et « Incompiuto Siciliano » exemplifient l’expansion de certaines pratiques photographiques contemporaines ayant trait aux paysages italiens. De la création d’archives sur internet à la mise en place de voyages ou d’évènements, en passant par l’exposition et la publication d’atlas, il s’agit toujours, dans ces projets, de dilater la durée de l’observation au-delà du moment de la prise de vues. Des regards multiples se trouvent proposés à travers une approche interdisciplinaire, relationnelle et participative.

The visual research projects “Padania Classics” and “Incompiuto Siciliano” allow us to follow the expansion of some contemporary photographic practices on Italian landscapes. From the creation of web archives, through exhibitions and publications of atlases, to the organization of trips or events, the duration of the observation is dilated beyond the time required to take the shot. Multiple gazes are thus proposed through an interdisciplinary, relational and participative approach.


paysage, atlas, multimédia, inachevé, voyage.
landscape, atlas, multimedia, unfinished, travel.


Texte intégral go_to_top

01Les deux projets d’observation photographique du paysage « Padania Classics » et « Incompiuto Siciliano » ont abouti à la publication des ouvrages Atlante dei classici padani1 et Incompiuto: la nascita di uno stile2. Il s’agira ici de montrer la dimension diachronique de ces travaux, leur caractère interdisciplinaire ainsi que leur valeur performative. Si les paysages se transforment, le rôle et la place de la photographie dans les institutions artistiques, culturelles ou chargées de politiques territoriales connaissent également des mutations. Les deux projets qui seront étudiés ici témoignent de l’héritage et de l’influence de pratiques photographiques antérieures, tournées vers les lieux ordinaires et négligés, les espaces résiduels. Ils manifestent aussi des divergences par rapport aux modalités d’enquête et de commande photographiques mises en place à partir des années 19803, notamment en ce qui concerne leur économie et leurs modalités de diffusion. Le financement par des institutions publiques ou artistiques – conduisant à des expositions ou à des publications – laisse la place à un réseau de productions (privées, publiques ou participatives), de collaborations et d’interventions dans des contextes diversifiés (artistiques, architecturaux, universitaires ou journalistiques).

02Aujourd’hui les projets collectifs et multimédias mobilisent de plus en plus la photographie pour sa capacité d’adaptation à différents supports. Le médium permet en effet la création d'archives sur internet comme la réalisation d’expositions dans des centres d’art. Dans le cadre des projets, peuvent être organisés des voyages et des événements in situ destinés à un public varié4 – qui se font l’occasion de réaliser de nouvelles photographies à même d’alimenter le projet. Enfin, des publications conjuguent les images à des essais, de cartes, des images satellitaires, des illustrations diverses et des informations statistiques concernant les paysages considérés5. Au sein de « Padania Classics » et « Incompiuto Siciliano », l’exposition et la publication demeurent des formes de diffusion centrales, mais elles constituent aussi les étapes d’un processus plus ample qui inclut la circulation des images en ligne. Les deux projets permettent ainsi de dilater la durée de l’observation bien au-delà de la campagne de prises de vues, révélant une évolution longue et complexe des paysages, dans l’espace comme dans le temps.

Padanie classique

03Initié par l’artiste Filippo Minelli, « Padania Classics » est un projet de recherche photographique portant sur les transformations des paysages routiers, commerciaux et habités de l’Italie du Nord6. Né en 2010, alimenté par un blog, des pages Facebook, Twitter et Vimeo, il a autorisé une enquête collaborative d’une durée de sept ans, dont les résultats sont aujourd’hui visibles sur un site web officiel7. Certaines images ont fait l’objet d’expositions8 et les publications sur les réseaux sociaux ont connu un rythme presque quotidien pendant le confinement dû à la pandémie du covid-19, particulièrement aigüe dans ces régions. Une annonce sur Facebook, datant du 22 juin 2020, remercie les followers pour leur soutien à la pérennisation de ce projet portant sur l’identité visuelle de la plaine du Pô9. L’objectif est d’identifier ce que l’on peut appeler les nouveaux paysages « classiques » de cette partie de l’Italie10, en se concentrant sur les éléments récurrents de l’architecture, et en laissant de côté les paysages naturels et le patrimoine historique.

04Sur le site web, présenté comme l’observatoire de la « macro-région Padania », les auteurs expliquent que ce territoire a été le centre du « miracle économique italien » initié dans les années 1950. Il a été marqué par une explosion des richesses (dont témoigne l’expansion de zones commerciales et résidentielles) et par des décisions à la fois politiques et industrielles qui ont mené à une intense activité de construction. Les paysages témoignent également de choix sociétaux concernant l’utilisation de l’automobile et du temps libre. Ronds-points, chantiers, treillis, hangars, piscines transportables, palmiers installés ex nihilo, statues de jardin néoclassiques, totems publicitaires, décharges, filets orange de sites en construction, croisements en trèfle, centres de massage, motels, sushi-wok, églises bizarres, maisons mitoyennes, vastes aires de parking, centres commerciaux, bâtiments abandonnés…, tous ces objets se sont sédimentés dans le paysage padan, imprégnant progressivement l’imaginaire collectif. Sur le site web de « Padania Classics », les photographies sont regroupées selon douze sections thématiques – dont les titres rappellent des films américains de série B : The Macro-Region Abhors a Vacuum, Towards the Promised Land, Industrial Blood, Going up Things, The Mother of all Motorways, Palm Trees, Background Noise, Waste Land, The God of Gold, Everybody Boom Boom, The Great Food Trough, Cathedrals of Doom.

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« Padania Classics », 2015 © Filippo Minelli, avec l’aimable autorisation de l’artiste.

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« Padania Classics », 2015 © Filippo Minelli, avec l’aimable autorisation de l’artiste.

05Investigation menée dans la durée, « Padania Classics » renouvelle les pratiques de la photographie de paysage, en enrichissant le matériel visuel exploité, grâce à la contribution de nombreux participants (par le biais d’internet et dans le cadre d’évènements divers). Grâce à la création de profils sur les réseaux sociaux, les followers ont posté des images réalisées dans les mêmes lieux que les photographies figurant dans le blog : « [S]'est déclenchée une dynamique relationnelle et participative qui a su engendrer un nouveau sens critique, atteignant ainsi un des objectifs de l’initiateur du projet : arriver à faire voir avec un regard extérieur les paysages padans à ceux qui les habitent […]11 ». À l’occasion d’Expo 2015 à Milan, a été créé le site web d’une agence de voyage fictive (visitpadania.com) proposant des périples touristiques thématiques répondant au slogan « Non seulement un territoire, mais un état d’esprit ! Venez expérimenter un mix inhabituel de traditions anciennes, divertissement, architecture typique et solutions de business12 ». Sur la page Facebook du projet, les images sont accompagnées de commentaires ironiques, incluant des jeux de mots et mimant les slogans du marketing commercial, « langage technique à la place d’un langage humaniste13 ».

06Dans le cadre de « Padania Classics », sont également organisés des voyages d’affaires spéciaux (business trips), permettant de visiter certains épicentres de ce que les auteurs nomment le désastre « psycho-urbanistique » de la plaine. Le flyer du « trip 2017 » décrit par exemple l’expérience comme « une reconnaissance participative, une conférence paradoxale et un échange d’idées informel14 », menée afin de réfléchir à l’identité de la nouvelle macro-région. Environ cinquante photographes, réalisateurs, journalistes, architectes, critiques d’art et amateurs acceptèrent l’invitation de Minelli et du journaliste Emanuele Galesi afin de participer au catalogage des éléments constitutifs du paysage padan, en vue de comprendre ses transformations, comme leur impact sur les personnes qui les parcourent, et de stimuler in fine une analyse critique, remplie d’ironie. Ce trip proposait un itinéraire de Milan à Brescia, entre boutiques d’achat d’or ou de béton en solde et sexshops, chantiers et voies périphériques, centres commerciaux et infrastructures inachevées.

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« Piloni della Corda molle » (sud-ouest de Brescia), Internazionale, 1er avril 2017 © Filippo Minelli, avec l’aimable autorisation de l’artiste.

07Le projet « Padania Classics » donne à voir le paysage ordinaire de l’Italie du Nord, laissant de côté les « beaux points de vue » et les monuments pour se concentrer sur les sites du logement, du transport, de la consommation et du loisir. Cinq ans après le début du projet, L’Atlante dei classici padani rend compte de cette lecture, par la publication de plus de mille images géo-localisées. Le livre présente les contenus et le « système de navigation », conduisant à une restitution narrative du paysage padan, servie par des compléments écrits (historiques et géographiques) et graphiques (plans d’architectures et d’infrastructures). Quant au site web, il comporte douze sections, organisées selon trois niveaux de lecture correspondant à six « sujets » (The Macro-Region, Landscape, Earnings, Communication, Everyday Life, Leisure), qui contiennent chacun des chapitres et des sous-chapitres. Chaque page est identifiée par un « code du matériel » (qui indique s’il s’agit d’un document textuel, d’une photographie, d’une illustration ou d’une carte géographique), par un « numéro d’identification » et une position à l’intérieur de l’atlas. Chaque image est définie par sa géolocalisation (municipalité, province et coordonnées GPS). Comme l’écrit Galesi dans un des textes introductifs, ces paysages « classiques » de la plaine du Pô ont été réagencés selon une organisation thématique :

[l’Atlas] a mis un sceau sur l’anarchie de la construction et la cannibalisation du territoire, mais pas seulement. Il raconte les comportements humains à travers leurs actions sur le paysage, de celles qui sont les plus privées à celles qui ressortent du collectif et du public. Il a uni les épicentres du désastre, rendant indifférente leur voisinage sur la carte géographique […]15.

08Publié en partie grâce à du crowdfunding, le livre propose, tout comme le site web, des citations du livre d’Eugenio Turri, La Megalopoli padana. Dès 2000, cet auteur décrit la plaine du Pô comme un seul ensemble urbanisé incluant une constellation de villes – petites, moyennes ou grandes – plutôt que comme une agrégation urbaine. Ce territoire diffère des anciens espaces agricoles et urbains, caractérisés par la variété des styles architecturaux16 : le mélange des zones rurales, industrielles et résidentielles, à grande échelle, tend à unifier visuellement la plaine du Pô. Du Piémont à la Mer Adriatique, ce complexe urbain diffus a été régulé par des politiques décentralisées qui ont permis la construction de zones commerciales et industrielles dans chaque commune rurale. Pour construire ses analyses, Turri s’appuie sur le concept de « ville diffuse17 » qui s’est imposé en Italie dans les débats concernant l’urbanisme, à partir des années 1990 ; il se réfère aussi aux notions voisines de mégalopole et de Enlarged city, qui renvoie à une expansion urbaine sans forme et sans « sentiment18 ».

09Si les images de « Padania Classics » montrent un paysage aisément identifiable (celui de la plaine du Pô), Sezioni del paesaggio italiano (1996) du photographe Gabriele Basilico et de l’architecte et urbaniste Stefano Boeri laisse penser que ce type de paysage n’est pas propre à la Padanie, mais caractérise au contraire toute l’Italie urbaine : à travers six sections, six « coupes » dans le territoire national, cette enquête documente les formes de la ville diffuse italienne du nord au sud du pays19. Selon Turri, qui dans La Megalopoli padana, fonde ses descriptions tout à la fois sur des recherches scientifiques et sur une expérience vécue (qu’il traduit par la présentation de cartes, de vues aériennes, satellitaires ou faites depuis la rue), dans la mégalopole padane, le processus de transformation urbaine est géré au niveau local, mais il reflète des mutations observables dans toute la région, liées à des mécanismes urbains nationaux, européens et mondiaux20.

10Les auteurs de l’Atlante dei classici padani expriment leur difficulté à s’identifier aujourd’hui aux lieux dont ils sont originaires, et dont la transformation s’est accélérée ces deux dernières décennies. La province italienne des années 1980 – photographiée par exemple par Luigi Ghirri, caractérisée par sa variété et par une relative harmonie entre architecture et nature – semble en passe de disparaître pour devenir une « périphérie du monde21 ». À cet égard, Minelli et Galesi parlent d’une sensation de gêne, de malaise mêlé à une impression de familiarité, comme si les paysages avaient cessé pour eux d’être compréhensibles, qu’ils comparent au sentiment étrange « de reconnaître et de refuser à la fois sa propre voix enregistrée22 ».

Inachevé sicilien

11Le type de paysages observés ainsi que la volonté de prendre en compte la temporalité du paysage rapprochent « Padania Classics » de « Incompiuto Siciliano ». Ce dernier projet a d’ailleurs inspiré les initiateurs de « Padania Classics » : il repose sur une exploration photographique développée dans la durée, depuis 2006. Enquête sur les ouvrages publics inachevés en Italie, « Incompiuto Siciliano » est conduite par Alterazioni Video, collectif artistique qui cherche à faire reconnaître ces « monuments » en tant que patrimoine culturel et mémoriel de l’histoire contemporaine nationale. Un travail d’historicisation du style inachevé a été réalisé grâce à un ensemble complexe de productions et d’interventions dans des contextes divers – centres d’art, universités, télévision, cinéma, journaux, publications et catalogues – qui ont par exemple donné lieu à des collaborations avec Gabriele Basilico en 2007, avec l’anthropologue Marc Augé ou le curateur Robert Storr23 en 2018, ainsi qu’avec le designer et artiste Virgil Abloh en 201924.

12L’expérience collective et le déplacement sont au centre des pratiques développées par Alterazioni Video. Le collectif « enquête sur un phénomène qui s’étend sur tout le territoire italien et couvre les quarante dernières années. Il propose une perspective qui permet de changer la perception des ouvrages publics inachevés du négatif au positif […]25 ». Dans cette perspective, Alterazioni Video a d’abord proposé une relecture artistique – reposant sur une décontextualisation et une recontextualisation – qui transforme les ouvrages inachevés en monuments ou en ruines contemporaines, aux côtés d’une analyse aussi scientifique que possible, appuyée sur une documentation et des instruments de lecture photographique. En 2006, une cartographie participative est mise en place et une première série d’ouvrages inachevés est mise en ligne26 ; en 2008 les membres d’Alterazioni Video écrivent le Manifesto dell’incompiuto siciliano (« manifeste de l’inachevé sicilien »), définissant les éléments constitutifs de ce qui est pour eux un style architectural à part entière, permettant de comprendre l’architecture publique italienne depuis l’après-guerre. Selon ce manifeste, « les ouvrages inachevés sont des ruines contemporaines générées par l’enthousiasme créatif du libéralisme. Produits d’un temps comprimé, leur postulat est l’exécution partielle du projet. Elles ne tombent pas en ruines, mais se dressent plutôt comme des ruines27 ».

13Les cinquante dernières années, la baisse et la dilapidation des financements publics ont eu pour conséquence de laisser des centaines d’ouvrages publics inachevés en Italie, pour des raisons économiques, politiques ou environnementales, à cause de mauvais calculs, de problèmes de corruption ou de fonctionnements mafieux, ainsi que du fait de la crise financière de 2008. C’est en collaboration avec la municipalité de Giarre en Sicile, considérée comme la capitale des infrastructures inachevées en Italie, qu’en 2010 a été créé un parc archéologique (« Parco dell’incompiuto ») et organisé un festival (« Festival dell’incompiuto siciliano »)28 : pendant trois jours, plusieurs bâtiments inachevés ont été investis et ont accueilli des performances, des visites guidées, des ateliers, des concerts et une assemblée de citoyens29.

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Gabriele Basilico, Giarre, Parco Chico Mendes, 2008 © Alterazioni Video, avec autorisation du collectif.

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Carte touristique du « Parc archéologique de l’inachevé sicilien » à Giarre, 2008 © Alterazioni Video, avec autorisation du collectif.

14Par la création du parc archéologique et la mise en place du festival, les auteurs d’Incompiuto Siciliano ont cherché à changer la perception négative de ces infrastructures inachevées. Leur conduite n’était pas exempte d’ironie : il s’agissait de développer une nouvelle appréciation des lieux afin d’en faire des destinations touristiques ou de les transformer en ressources potentiellement utiles. Selon l’architecte Pablo Arboleda, la démarche est provocatrice, puisqu’elle repose sur un détournement de la temporalité ordinairement associée à l’archéologie, qui se réfère d’habitude à des objets anciens, à des lieux anciennement habités, alors que les bâtiments inachevés n’ont jamais connu aucun usage. À un processus de monumentalisation (« Incompiuto Siciliano » a été présenté comme un vrai style architectural, nécessitant une reconnaissance officielle et l’utilisation des mécanismes institutionnels de « patrimonialisation » pour la création d’un parc archéologique), correspond un mouvement contraire et subversif de dé-monumentalisation. Celui-ci est rendu apparent avec la mise en place d’un festival qui engage la population locale à promouvoir le parc en vue de la réappropriation (certes provisoire) des structures inachevées et à collaborer avec des partenaires locaux, afin de réintégrer ces bâtiments dans les dynamiques urbaines de Giarre : après avoir été considérés comme des « monuments », ils sont réinvestis en tant que lieux d’activité30.

15Ce processus de monumentalisation/dé-monumentalisation tend à prendre en compte l’aspect inachevé des sites, qui demandent à être (ré)utilisés par les citoyens sans perdre leur particularité de ruines modernes31. L’idée de créer un parc archéologique d’infrastructures inachevées peut être vue, selon Arboleda, comme une démarche de « patrimoine critique32 », supposant un détournement du concept de patrimoine, puisque celui-ci est communément appréhendé comme fixe, régenté et publiquement établi. Ce nouveau « patrimoine inachevé », ouvert et adaptable à des utilisations diverses, est en revanche destiné à la création plutôt qu’à la protection. En acceptant ce qui était autrefois rejeté, la démarche se montre apte à soulever des questions gênantes et à impliquer la population. À travers l’humour et la dérision, elle tend à dépasser le sentiment de faillite, qui habite ces constructions.

16En 2018, plus de dix ans après la première cartographie d’ouvrages inachevés réalisée par Alterazioni Video, le livre Incompiuto: la nascita di uno stile a été conçu en collaboration avec Fosbury Architecture, un collectif de recherche et de conception de projets architecturaux. À l’instar de l’Atlas of Padania Classics, il a été publié en partie grâce à du crowdfunding, cette démarche permettant de fidéliser un public en vue d’évènements à venir. Alors que la partie « Textes » propose une analyse pluridisciplinaire du phénomène de l’inachevé, la section « Travaux », comprenant plus de cent soixante photographies, offre une vue d’ensemble de ce style. Parallèlement, les « Cartes » redessinent le profil du Belpaese, grâce à l’identification des différents sites inachevés dispersés sur le territoire national, localisés par régions et par villes.

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Alterazioni Video et Fosbury Architecture, Unfinished Italy, Incompiuto: la nascita di uno stile, 2018
© Alterazioni Video, avec autorisation du collectif.

17La section « Catalogue » répertorie, quant à elle, six cent quatre-vingt-seize ouvrages d’art, auxquels sont associées des données et des statistiques qui définissent leur nature, leur histoire et leur esthétique. Se trouvent précisés le « pourcentage d’achèvement » sur une échelle de valeurs allant d’un à dix, l’année de démarrage des travaux, la localité, les coordonnées géographiques, les dimensions, le type de bâtiment dont il s’agit. Le montant et le type de financement accordé (européen, national, régional, provincial, municipal) sont également indiqués, lorsqu’ils sont connus. Le « Journal de bord » conçu par les artistes correspond enfin à une narration plus personnelle, développée parallèlement au catalogage systématique. Comme l’explique Andrea Masu, l’idée était aussi de créer « un Grand Tour des ruines modernes33 ».

18Le projet part de Sicile, car c’est dans cette région que le style a atteint sa plus haute expression et sa diffusion maximale ; mais dès 2009 (avec la publication en ligne d’une première liste de trois cent vingt ouvrages inachevés), il déborde les limites de cette île. Il s’agit bien d’un problème national, et plus largement international. Salvatore Settis, dans un texte intitulé « Necessità delle rovine » (« Nécessité des ruines ») qui s’inspire des travaux du géographe américain John Brinckerhoff Jackson34, traite de la pente qui consiste à oublier ce type de constructions, à ne pas les regarder, ou à les penser comme un phénomène isolé et ponctuel plutôt que comme un phénomène global (dessinant un réseau d’éléments et de lieux non finis, visible dans la section « Cartes » du livre). En ce qui concerne les comportements à adopter, Settis engage à « regarder » ce type de ruines avant de les oublier. Il rappelle que la protection des monuments ne doit pas constituer une sauvegarde passive ou abstraite, mais être accompagnée d’un « livret d’instructions mentales35 » prenant en compte les fonctions passées et présentes des constructions.

Quand on parle de la sauvegarde du paysage, le mythe principal est que la sauvegarde engage à laisser la nature intacte. Mais la nature intacte n’existe plus depuis longtemps, en particulier dans un pays comme l’Italie où la nature et nos paysages les plus beaux sont désormais fortement anthropisés […]. Donc, en réfléchissant sur les ruines du présent et de l’avenir, que nous sommes en train de créer, il est possible d’imaginer la création d’un livret d’instructions (réel ou métaphorique) qui les accompagnera en les rendant visitables et accessibles, comme un monument de ce qu’elles ont été dans le passé ou comme le résultat de notre inconscience36.

19Une volonté de préservation réfléchie, et adaptée au cas par cas, avait déjà été exprimée en 1972 par Kevin Lynch dans What Time Is This Place ? L’urbaniste se focalise sur l’inscription du temps dans le monde physique – en particulier sur la présence de l’histoire dans l’environnement urbain – afin de réfléchir à la manière dont peut se produire une « adéquation du temps intérieur au temps extérieur37 ». Il enquête sur le rôle des images dans notre perception des changements environnementaux et propose des actions de prévention ou de conservation adaptées aux contextes spécifiques, selon les possibilités effectives des objets et des environnements. Il s’agit pour lui de développer une théorie du « traitement environnemental38 » et de rendre les règles de préservation plus simples et flexibles : « Plutôt que de simplement sauver des objets, je mets l’accent sur une utilisation des objets sauvegardés pour dire quelque chose […]. De nouvelles choses doivent être créées et d’autres autorisées à disparaître39 ».

20Dans un article récent, Arboleda passe en revue les différentes approches que les artistes d’Alterazioni Video ont envisagées concernant les bâtiments publics inachevés. Comme l’explique Masu dans une intervention à l’évènement « TEDxPotenza40 » en 2016, après dix ans passés à étudier ces constructions, les membres du collectif se sont rendus compte que quatre traitements de l’inachevé étaient possibles : finir les ouvrages, les démolir, les laisser tels quels ou trouver des utilisations alternatives tout en respectant leur spatialité et leur incomplétude. L’inachèvement constitue une question complexe qui n’appelle pas une réponse univoque :

[Cette question] est destinée à devenir importante non seulement en Italie, mais aussi dans ces pays qui voient la présence accrue de géographies non finies résultant de la crise financière de 2008, où, malgré les contextes politiques et économiques différents du cas Italien, l’inachèvement est de plus en plus vu comme une nouvelle forme de ruine – susceptible d’être étudiée d’un point de vue culturel41.

21Les photographies de Incompiuto: la nascita di uno stile interrogent ces ruines contemporaines en tant que « déclencheurs » de l’attention portée au passé, au présent et au futur, au passage du temps visible dans les paysages. Se présentant comme les produits d’un « temps comprimé » (celui du libéralisme) et les signes de promesses non réalisées, les ouvrages inachevés n’ont jamais connu aucune fonction avant de devenir ruines. Ils peuvent ainsi ouvrir à des lectures alternatives de la modernité et du progrès, à travers la documentation photographique de paysages où la nature reprend progressivement ses droits sur les structures de béton.

Photographier les paysages-temps contemporains

22Enquêtes paysagères menées dans la durée, « Padania Classics » et « Incompiuto Siciliano » proposent des approches visuelles, géographiques et historiques des transformations de l’Italie contemporaine et réunissent, sous forme d’atlas, une multitude d’observations émanant de professionnels ou d’amateurs. Ces deux projets reposent sur des expériences de déplacement permettant de développer une recherche documentaire, essentiellement photographique, mais aussi vidéo et cartographique, sur les paysages anthropiques. Ce travail d’investigation recourt à des objets numériques, puis à des formes imprimées. L’organisation d’événements, tels que des visites de groupe, des festivals, des rencontres, dans des cadres plus ou moins institutionnels, fait partie de ces entreprises et participe à leur déroulement dans le temps.

23Grâce à des formes que l’on pourrait dire de « photographie diffuse », car elles s’étendent conceptuellement et médiatiquement à l’instar de la ville contemporaine, les stratégies mises en place par « Padania Classics » et « Incompiuto Siciliano » permettent de prolonger l’observation de paysages familiers ou ignorés, afin de changer leur perception, voire leur utilisation. Les démarches visuelles mises en œuvre dans ces projets ne relèvent pas de l’instantané, mais plutôt d’une exploration de terrain, de la documentation ainsi que du catalogage des sites. Elles prennent en compte l’impact du déplacement physique dans l’expérience paysagère, aussi bien que celle de la circulation médiatique ultérieure des images.

24À travers des temporalités multiformes qui dépassent le moment du regard et de la prise de vue, ces deux recherches collectives montrent comment des pratiques photographiques déployées dans le temps contribuent à la pensée des paysages. Alors que « Padania Classics » vise l’identification des nouveaux paysages « classiques » de la plaine du Pô, « Incompiuto Siciliano » débute avec la volonté de recenser les ouvrages inachevés et refoulés par la mémoire collective et se poursuit avec l’objectif de les faire reconnaître comme ruines modernes. Si l’Atlante dei classici padani adopte une forme et un langage qui parodient l’esprit du marketing commercial et de la logique entrepreneuriale (perceptible dans les paysages padans depuis au moins quarante ans), Incompiuto: la nascita di uno stile utilise une typographie néoclassique, renvoyant aux écritures monumentales romaines. Des conventions visuelles et des catégories esthétiques anciennes sont ainsi reprises et détournées pour observer et interpréter les transformations des paysages contemporains.

Notes go_to_top

1 Francesco d’Abbraccio, Filippo Minelli et Emanuele Galesi, Atlante dei classici padani, Brescia, Krisis Publishing, 2015.

2 Alterazioni Video et Fosbury Architecture, Incompiuto: la nascita di uno stile = the birth of a style, Milan, Humboldt, 2018.

3 En l’Italie, on pense aux missions de « Linea di confine per la fotografia contemporanea » lancées à partir de 1989 et de « Archivio dello spazio » réalisées entre 1987 et 1997, aux « Atlas » commandés par la DARC (Direzione generale per l’architettura e l’arte contemporanea) publiés en 2003 et 2007, ainsi qu’à d’autres observatoires photographiques régionaux comme « Osserva.Te.R » en Lombardie. Développé entre 1997 et 2004 pour comprendre et préparer l’aménagement du territoire rural et du paysage agricole, ce dernier a donné lieu à la production d’un site-archive et à la publication de volumes intégrant des analyses scientifiques et des enquêtes réalisées par des artistes photographes.

4 Les participants aux évènements organisés sont des photographes, des cinéastes, des journalistes, des architectes, des critiques d’art, mais aussi des amateurs, des habitants des lieux, des étudiants ou simplement des curieux.

5 À partir de la fin du xxe siècle, et surtout du début du xxie siècle, en Europe comme aux États-Unis, on remarque une expansion de la photographie vers des pratiques topographiques et d’exploration spatiale, qui pousse à parler d’un « tropisme géographique ». Voir Danièle Méaux, Géo-photographies. Une approche renouvelée des territoires, Trézélan, Filigranes, 2015.

6 Il concerne la Lombardie, le Piémont, la Vénétie qui depuis 2013 ont été administrativement unifiées dans une « macro-région ».

7 Voir « Padania Classics » : < http://www.padaniaclassics.com/ >.

8 Par exemple à la Triennale et à l’espace Forma Meravigli de Milan, ainsi que dans le cadre de Fotografia Europea 2016 à Reggio Emilia : < https://www.fotografiaeuropea.it/fe2016/mostra/filippo-minelli/ >.

9 Voir < https://www.facebook.com/padaniaclassics/?epa=SEARCH_BOX >.

10 Les paysages de la plaine du Pô ont été des lieux d’élection du cinéma néoréaliste et post-néoréaliste. Voir en particulier Ossessione (1943) de Luchino Visconti, Paisà (1946) de Roberto Rossellini, Il mulino del Po (1948) de Alberto Lattuada, Riso amaro (1949) de Giuseppe De Santis, Gente del Po (1947), Cronaca di un amore (1950) et Il Grido (1957) de Michelangelo Antonioni.

11 Carlo Sala, « Ideologia per immagini. Viaggio nei paesaggi ibridi della Macroregione », in Francesco d’Abbraccio, Filippo Minelli et Emanuele Galesi, Atlante dei classici padani, op. cit., p. 9.

12 Slogan publicitaire du site web cité par Carlo Sala, ibid.

13 Pier Paolo Pasolini cité par Carlo Sala, ibid., p. 8.

14 Wu Ming 2, « Piccolo tour del disastro nella pianura padana », Internazionale, consulté le 15 février 2019 : < https://www.internazionale.it/reportage/wu-ming-2/2017/05/15/tour-disastro-pianura-padana >.

15 Emanuele Galesi, « Il nome delle cose », in Francesco d’Abbraccio, Filippo Minelli et Emanuele Galesi, Atlante dei classici padani, op. cit., p. 7.

16 « Padania Classics » : < http://www.padaniaclassics.com/ >.

17 Voir Francesco Indovina, La Città diffusa, Venise, DAEST-IUAV, 1990.

18 Eugenio Turri, La Megalopoli padana, Venise, Marsilio, 2000, p. 24.

19 Voir Jordi Ballesta, « Détailler Sezioni del paesaggio italiano », Focales n° 3 : Photographie & Arts de la scène, 2019, consulté le 18 novembre 2020 : < https://focales.univ-st-etienne.fr/index.php?id=2556 >.

20 Eugenio Turri, La Megalopoli padana, op. cit., p. 192.

21 Filippo Minelli, « Natura morta con Padania », Altreconomia, 20 octobre 2015 : < https://altreconomia.it/natura-morta-con-padania/ >.

22 Voir ContemporaryArt Torino, « Intervista a Filippo Minelli ed Emanuele Galesi (Padania Classics) » : < https://www.youtube.com/watch?v=vcl6Eb0hq9o >.

23 An invitation for a dream, consulté le 15 juin 2020 : < https://www.youtube.com/watch?v=XdaKGsFa9LQ >.

24 “PUBLIC TELEVISION” Off-White runway fall/winter man 2019 by Virgil Abloh, consulté le 15 juin 2020 : < https://www.facebook.com/watch/?v=2254204941290416 >.

25 Filippo Minelli et Davide Giannella, « What remains », in Alterazioni Video et Fosbury Architecture, Incompiuto: la nascita di uno stile = the birth of a style, op. cit., p. 7-8.

26 L’Osservatorio partecipato sulle opere pubbiche icompiute a été publié en ligne en 2009 avec une première liste de trois cent vingt ouvrages signalés par les citoyens.

27 « Manifesto Incompiuto » in Alterazioni Video et Fosbury Architecture, Incompiuto: la nascita di uno stile = the birth of a style, op. cit., p. 18. Il s’agit d’une citation de « The Monuments of Passaic » de Robert Smithson, résultat de sa visite des curiosités topographiques de la banlieue de New York où l’artiste remarque un panorama contenant des « ruines à l’envers », des nouvelles constructions à l’opposé des ruines romantiques. Voir Robert Smithson, « The Monuments of Passaic », Artforum 6, no 4, 1967, P. 48‑51.

28 Gabriele Basilico y avait réalisé un essai photographique en 2007 et Marc Augé y tourne le film Per troppo amore en 2012.

29 Environ deux cents personnes de différents âges et horizons sont impliquées. Une des performances consiste par exemple à démolir une colonne inachevée qui est ensuite transportée au pavillon italien de la Biennale d’architecture de Venise. Il y a aussi des spectacles théâtraux, comme celui des « Coloco » (collectif français de paysagistes, urbanistes, botanistes, jardiniers et artistes) intitulé « L’origine du monde » : un opéra en quatre actes (apparition, croissance, autodestruction, renaissance) qui met en scène le cycle de la vie. Voir Pablo Arboleda, « Reimagining unfinished architectures: ruin perspectives between art and heritage », Cultural Geographies, 2018, p. 5-9.

30 Pablo Arboleda, « The paradox of “Incompiuto Siciliano Archaeological Park” or how to mock heritage to make heritage », International Journal of Heritage Studies, 23, no 4, 2017, p. 301-302.

31 Pablo Arboleda, « “Ruins of Modernity”: The Critical Implications of Unfinished Public Works in Italy », International Journal of Urban and Regional Research, 41, no 5, 2017.

32 Pablo Arboleda, « The paradox of “Incompiuto Siciliano Archaeological Park” or how to mock heritage to make heritage », art. cit., p. 303.

33 Wu Ming 2, « Piccolo tour del disastro nella pianura padana », art. cit.

34 John Brinckerhoff Jackson, The Necessity for Ruins, and Other Topics, Amherst, University of Massachusetts Press, 1980.

35 Salvatore Settis, « Necessità delle rovine » in Alterazioni Video et Fosbury Architecture, Incompiuto: la nascita di uno stile = the birth of a style, op. cit., p. 75.

36 Ibid.

37 Kevin Lynch, What Time Is This Place?, Cambridge, MIT Press, 1972, p. 117.

38 Ibid., p. 234.

39 Ibid., p. 237.

40 Voir « Incompiuto Siciliano: un nuovo stile per le opere pubbliche mai finite », consulté le 21 novembre 2016 : < https://www.youtube.com/watch?v=mWmEBk_vwQw >.

41 Pablo Arboleda, « Reimagining unfinished architectures: ruin perspectives between art and heritage », art. cit., p. 3.

go_to_top L'auteur

Chiara  Salari

Chiara Salari (LARCA – Université de Paris) est l’auteure d’une thèse sur les pratiques de photographie paysagère dans la culture visuelle contemporaine (en co-tutelle avec l’Université Roma 3). Ses recherches portent sur les circulations transatlantiques et sur la nouvelle hybridation des images dans le contexte du tournant numérique. Elle a publié des articles sur la représentation des parcs nationaux (Transatlantica) et sur les missions photographiques américaines (Iperstoria).

Pour citer cet article go_to_top

Chiara Salari, « « Padania Classics » et « Incompiuto Siciliano »,
deux pratiques d’observation photographique des paysages italiens contemporains
 », Focales n° 5 : Le Paysage Temps photographié, mis à jour le 15/07/2021.
URL : http://focales.univ-st-etienne.fr/index.php?id=3044