5 | 2021   
> Dossier

Michel Rautenberg,

Regardez les villes changer.
La « visual sociology » de Jerome Krase

La visual sociology américaine est un courant de la sociologie peu connu en France. Il se distingue de la sociologie visuelle française, surtout tournée vers la production d’images pour rendre compte du monde social, par l’intérêt qui est donné à toutes ses dimensions visuelles. Sans prétendre à un panorama synthétique, cet article s’appuie sur le travail d’un sociologue urbain étatsunien, Jerome Krase, pour préciser le statut de l’image photographique et l’importance toute première du regard dans l’ethnographie pratiquée par la visual sociology.

The American visual sociology is bad known in France. It is not to be confused with the French sociologie visuelle which aims to report the social world by the way of images. One main topic of visual sociology is to be concerned with every visual aspect of the social and material life. This paper does not claim to be synthetic presentation, but bases its argument on an American sociologist’s work, Jerome Krase, who gives a pivotal role in eyesight the urban life and shooting it.


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Texte intégral go_to_top

01Les rencontres faites au gré des colloques peuvent avoir plus d’influence sur le parcours d’un chercheur que les lectures approfondies ou les séminaires académiques. J’ai fait la connaissance de Jerome Krase en août 2007 à la terrasse d’un hôtel de Tirana où logeaient les participants d’un séminaire organisé par la Commission on Urban Anthropology de l’International Union of Anthropological and Ethnological Sciences. C’est ensuite, par curiosité, que j’ai lu Seeing Cities Change1 et approfondi la visual sociology anglo-saxonne dont il est un des spécialistes2. À l’occasion d’une visite de Brooklyn en 2011, Jerome Krase m’a accompagné dans les rues du quartier de son enfance, m’expliquant comment il travaillait.

02Courant assez méconnu des sciences sociales francophones, malgré quelques références en Belgique ou en Suisse3, auxquelles on peut ajouter un ouvrage en français sur l’usage de la photographie en sociologie qui l’évoque assez largement4, la visual sociology ne peut être confondue avec la sociologie visuelle à la française. C’est pourquoi elle mérite une plus grande attention : elle propose une approche ethnographique brute sans artifice de prise de vue ou de traitement a posteriori des images. Les pages qui suivent s’appuient sur différents documents, principalement deux ouvrages, celui de Krase déjà cité, et Race, Class, and Gentrification in Brooklyn. A View from the Street5 qu’il a publié avec Judith De Senna, la fréquentation du blog communautaire qu’il a créé avec le sociologue Timothy Shortel, actuel rédacteur en chef de la revue Visual Studies6 ainsi qu’un entretien inédit datant du 2 novembre 2018.

03Jerome Krase est né dans un quartier populaire de Brooklyn, qui est aujourd’hui l’un des lieux du trafic de la drogue ; il a enseigné pendant trente ans au Brooklyn College de l’Université de New York dont il est aujourd’hui professeur émérite. Il habite un quartier résidentiel de Brooklyn dans l’une de ces maisons victoriennes construites au début du xxe siècle pour la bourgeoisie new-yorkaise. Militant depuis toujours, ne séparant pas son travail de chercheur de ses engagements publics, il a en particulier présidé une association intitulée « Gowanus Canal Community Development Corporation » qui a en charge le développement du quartier industriel et portuaire du canal de Gowanus, proche des lieux de son enfance.

Sociologie et pratique de la photographie

04L’expression « visual sociology » apparaît dans les années 1980 aux États-Unis sous la plume du sociologue Douglas Harper qui tente de clarifier ce qui distingue, parmi les sociologues qui utilisent la photographie, ceux qu’on pourrait associer aux études visuelles (visual studies) et ceux qui ne font qu’utiliser des méthodes visuelles (visual methods) dans leurs pratiques de l’enquête7. La visual sociology se positionne entre les deux, s’approchant de la première par l’intérêt porté au fait visuel, et de la seconde par l’usage des dispositifs de prise de vue. Elle reste ancrée dans les sciences sociales, postulant que des données scientifiquement pertinentes peuvent être obtenues par la simple observation, l’analyse et la théorisation des manifestations sociales visibles, en particulier les comportements des acteurs et les expressions de la culture matérielle8. Les images constituent ainsi de véritables données pour l’étude de la réalité sociale. Elles ne suffisent pas cependant : elles ne prennent sens que dans le cadre d’une théorie sociale ou sociologique9. Comme n’importe quelles données empiriques, elles n’apparaissent pas nécessairement de manière explicite dans l’analyse sociologique – qui peut renvoyer la présentation des données à des publications complémentaires.

05Jerome Krase est un enseignant et il a formé ses étudiants à la déambulation urbaine, bien avant que cette pratique ne devienne populaire chez les sociologues français10. C’est en lisant Michel de Certeau qu’il s’est convaincu de l’importance de la marche dans l’exploration de la ville11. L’inspiration majeure de sa sociologie est l’écologie urbaine de la première école de Chicago qui marque profondément son approche de la ville en termes d’espaces ségrégés, s’organisant et se recomposant au gré des migrations et des mobilités ; c’est également l’interactionnisme de la seconde école de Chicago, en particulier Erving Goffman, qui a construit, pour bonne part, son approche concernant la manière dont les phénomènes sociaux sont perceptibles dans les interactions entre individus, par exemple dans la désignation du stigmate ou dans le face-à-face lors d’un échange entre deux personnes. Il en tire l’une de ses idées maîtresses, qui constitue l’un des socles de la visual sociology, à savoir que la ville est un espace de profusion d’images, de représentations et de scénographies dans laquelle les citadins se donnent littéralement à voir12.

06Un peu plus tard, Jerome Krase découvre les travaux de Henri Lefebvre dont l’influence sur la compréhension du phénomène urbain et ses liens avec le capitalisme a été majeure aux États-Unis dans les années 1990. On peut ainsi remarquer un réel cousinage d’une part avec la question du « droit à la ville » des citoyens, que défend le philosophe contre les institutions ou contre les ingénieurs qui la pensent en fonction de critères techniques, administratifs ou simplement économiques et capitalistiques ; d’autre part avec la distinction, que fait Lefebvre, entre l’habiter (par les habitants) et l’habitat, qui relève généralement de politiques publiques13.

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Jerome Krase, appareil photographique en main, devant la vitrine du siège de l’association
Gowanus Canal Community Development Corporation © Michel Rautenberg.

07La manière dont les gens se montrent dans l’espace public, mais aussi (et surtout) dont ils aménagent leur espace s’offre comme une donnée sociologique essentielle pour les comprendre – y compris quand les personnes sont stigmatisées. Krase précise :

Les images, en tant que données, peuvent être utiles de nombreuses manières à l'ethnographe qui, en fin de compte, met des mots sur ces images ou rédige un texte qui peut leur être corrélé ou plus directement relié. [Cependant] les images ne sont pas les seules « données » que j'utilise. J'écoute, j'observe, je parle, je lis, etc.14.

08Dès les années 1970, il commence à photographier en même temps qu’il pratique l’ethnographie. Il utilise des objectifs de 35 ou 50 mm, privilégiant les scènes de rues et les façades d’immeubles, en tant que documentation ainsi que pour engager une analyse visuelle de la ville, par exemple en ce qui concerne les types de construction révélant une part de l’identité sociale et ethnique des résidents.

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Gowanus canal walk-30, Brooklyn, NYC. Sans domicile fixe
© Jerome Krase, avec l’aimable autorisation du photographe.

09Krase s’est ensuite mis aux appareils numériques, dans un strict souci documentaire, sans aucune prétention artistique ou esthétique. Il photographie prioritairement des « lieux », des « scènes », ce que les Anglo-saxons nomment des « neighborhoods », par exemple des quartiers ethniques. Sa manière privilégiée de photographier consiste à commencer par prendre des vues au grand-angle, avant de se recentrer sur un élément qui l’intéresse selon la problématique qui est alors la sienne. Il privilégie des prises de vue où les gens ne font pas attention à lui, ou des scènes vides de sujets animés. S’il montre des personnes, il le fait généralement avec leur accord ou lorsque les gens le lui demandent.

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Entrées de quartiers chinois à Sydney, Philadelphie, Manchester, Washington DC
© Jerome Krase, avec l’aimable autorisation du photographe.

10Ses images sont conservées sur des supports publics (Dropbox, iCloud, Google, Snapfish, Shutterfly) ou encore dans son ordinateur ou des disques durs externes. Il les retravaille rarement, et seulement pour des questions de luminosité ou de cadrage. Les vues sont classées par lieu, date, et en général exemptes de commentaire. Une partie d’entre elles est classée par thèmes. Les photographies sont des supports de documentation, mais elles lui servent aussi d’outils mnémotechniques au moment de l’analyse et de l’écriture. Il en résulte un catalogue de plusieurs dizaines de milliers d’images, dont quelques milliers sont déposés sur le site participatif qu’il a conçu avec Timothy Shortell.

Seeing Cities change: Local Culture and Class

11C’est dans cet ouvrage que Krase exprime le mieux, et le plus complètement, sa conception de la visual sociology, en regard des différentes théories qui l’ont influencé. L’ouvrage est aussi intimement lié à son histoire personnelle. Krase voit son quartier et sa ville changer très rapidement, avec des effets sociaux considérables : gentrification, déprise industrielle, expulsion des populations les plus pauvres des zones rénovées, recouvrement des vagues d’immigration les unes par les autres avec une modification rapide du paysage urbain alors que d’autres quartiers conservent leur ethnicité de façade.

12Une idée majeure du livre – qui rappelle au lecteur français le Droit à la ville de Lefebvre ainsi que la sociologie et la géographie humaine de la revue Espaces et Société – est que les villes appartiennent d’abord à leurs habitants, à ceux qui parcourent leurs rues, s’approprient (ou non) leurs espaces publics, occupent leurs trottoirs et leurs espaces vacants. Selon Krase, le sociologue a le devoir de rappeler cette évidence que les villes sont d’abord des espaces habités et occupés par des humains.

13L’ouvrage fait une large place aux dynamiques spatiales des migrants, entre mobilité et résidentialité, reprenant en cela l’une des dynamiques majeures des études urbaines et des travaux de l’école de Chicago15. Ainsi, le livre décrit comment les migrations successives qui investissent New York prennent place dans un quartier, modèlent un paysage urbain qui évolue plus ou moins à mesure qu’adviennent de nouvelles migrations et que les anciens migrants partent vers d’autres quartiers ou d’autres villes des États-Unis. Les villes sont des lieux et des espaces de brassage, de rencontres, où on peut lire les stratégies spatiales des communautés (ce terme est à entendre au sens anglo-saxon regroupant communautés de voisinage, communautés d’affinités, communautés ethniques ou sociales, etc.).

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Little Italy, The Bronx, NYC. Activités économiques et commerces italiens dans le Bronx
© Jerome Krase, avec l’aimable autorisation du photographe.

14Pratiquer la déambulation ethnographique, interroger les gens, apprendre à connaître des quartiers peuplés ou fréquentés par les diverses vagues migratoires qui se sont succédées à Brooklyn ou dans le Bronx, chercher à comprendre intimement et sur la longue durée comment se transforment les rues, tout cela conduit l’ethnographe à chercher une cohérence entre ce qu’il voit, ce qu’il entend et ce qu’il apprend en enquêtant, en lisant la presse ou les blogs sur internet, en fréquentant des associations de quartier. Les enseignes de magasin, les manières de se vêtir, de se comporter dans l’espace public, de décorer la façade de son immeuble ou de sa boutique, la préférence donnée à la fréquentation des compatriotes, bref toute cette sémiologie de la ville permet de lire des paysages urbains qui expriment une certaine typicité du groupe.

15Les Italiens, par exemple, s’installent dans le Bronx, y créent des activités économiques variées souvent tournées vers l’artisanat ou la restauration, dans un premier temps à destination de leur propre communauté. Leur stratégie territoriale est de rester groupés, d’investir un quartier dans lequel se confondent réseaux sociaux, proximité spatiale, intimité culturelle (pour parler comme Michael Herzfeld16), liens professionnels, zones de chalandise, etc. Puis, la promotion sociale aidant, ils quittent New York pour aller vivre dans les banlieues résidentielles et la réussite économique fait que les liens intercommunautaires se multiplient. Beaucoup n’ont alors plus d’intérêts économiques dans la Little Italy mais y reviennent pour sentir cette intimité partagée avec le pays d’origine, quitte à l’enjoliver en faisant « bella figura » dans les rues : on s’habille bien, on drague, on s’assoie aux terrasses pour regarder passer les filles ou les garçons. On y vient en touristes de l’intérieur. D’autres conservent leurs activités commerciales, mais elles sont de plus en plus destinées à des touristes, Italiens de l’intérieur ou d’Italie, touristes américains ou étrangers en quête d’exotisme.

16On croise ici la notion – importante dans la sociologie de Krase – de « paysages vernaculaires » qu’il emprunte à John Brinckerhoff Jackson17 en la focalisant sur les espaces urbains18, et plus particulièrement des sites centraux investis par les communautés ethniques19. Cette notion, issue des théories du paysage culturel, popularisée par les géographes français dans les années 197020, met l’accent sur ce qui provient de l’installation des migrants dans le marquage des espaces, d’abord dans les campagnes et les bourgs des États-Unis. Ils construisaient en effet des maisons semblables à celles qu’ils avaient quittées, cherchaient à reproduire les mêmes formes d’appropriation des espaces. Dans le contexte de la migration, ces paysages vernaculaires deviennent l’un des principaux instruments de marquage identitaire des communautés dans les grandes villes. La notion est étendue par Jackson à tout ce qui dans les villes américaines signale une appartenance à une culture, à un groupe. Ainsi, on constate des traces de ces « vernacular landscapes » dans les malls, les supermarchés, le long des rues21. Krase reconnaît sa proximité avec les réflexions de Jackson, sa différence avec lui étant qu’il ne se place ni dans une perspective de création, ni de conservation des « vernacular landscapes », mais dans une volonté de compréhension, voire de militantisme. Une dimension essentielle de son travail, qui le rapproche de la sociologie pragmatiste, est en effet son engagement afin de produire une sociologie qui révèle la manière dont vivent les gens, mais qui contribue aussi à leur prise de conscience de leurs propres conditions de vie. Cela passe par une démarche réflexive : « Réflexivité est un bon terme, mais à condition qu’il implique que nous allions plus loin dans la voie de l'amélioration de la société par notre connaissance. C'est pourquoi, dans le livre, j'ai écrit sur le pragmatisme et les sciences sociales22. »

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Chinatown, Philadelphia © Jerome Krase,
avec l’aimable autorisation du photographe.

17Le paysage urbain vernaculaire est envisagé dans une dialectique entre ce qui se voit et ce qui « se donne à voir ». Étudier les paysages urbains donne accès à une compréhension particulière de la ville privilégiant ce qui est exposé à la vue, plaçant l’espace et le bâti au centre de la recherche. Ainsi, pour exister visuellement, les communautés ethniques marquent visuellement le paysage ; elles occupent un espace, y compris sans y résider, ce marquage répondant à des enjeux culturels/identitaires, mais aussi commerciaux et touristiques. Les quartiers peuvent alors constituer des « ethnic theme parks » qui tiennent une place particulière dans l’économie ethnique.

18Ce qui se voit tient une place considérable dans les manières d’appréhender la ville, même s’il faut se méfier des évidences et des projections faciles. Par exemple, la fameuse « broken windows theory », développée dans les années 1980 par des urbanistes et des spécialistes de la sécurité publique, a été souvent remise en cause par les sociologues23 qui dénoncent le fait qu’elle confond corrélation statistique et lien de cause à effet. Pourtant police et médias poursuivent leur travail, sur la base d’a priori sur ce que doit être la « bonne ville ».

Une approche « sémiologique » du terrain, interactionniste et compréhensive

19L’approche visuelle permet de dépasser l’opposition entre l’écologie urbaine classique qui attribue des territoires et qui est fondée sur une conception presque darwinienne, tendant à naturaliser les relations entre espace et monde social (chaque groupe construit son territoire dans un environnement plus ou moins hostile auquel il doit s’adapter, cette adaptation à la société globale permet d’expliquer la majeure partie des transformations sociales) et ce que Krase appelle une « nouvelle sociologie urbaine » marquée par les travaux de Lefebvre et de Harvey24 qui voit ces mêmes espaces urbains comme des biens dans lesquels circulent pouvoir, marchandises et capital.

20Les groupes et les individus interagissent les uns sur les autres à partir ou à travers ce qu’il voit des rues. On apprend beaucoup des gens en les regardant, en observant leurs vêtements, leurs manières de se comporter, la couleur de leurs peaux, leurs cheveux, leurs genres, leurs âges, leurs façons de regarder ou pas, de sourire ou pas… Il y a ainsi un système complexe de « marks » (signes), qu’il est nécessaire de s’approprier pour savoir rencontrer les autres, échanger ou pas, regarder ou pas, déterminer quelle place tenir. Ce qui est dit des individus concerne aussi les espaces et les façades : tout ce qui se voit est signe (ou significatif) et donne lieu à interprétation – interprétation du citadin, mais aussi interprétation du sociologue ethnographe, dont la tâche est de saisir les signes vernaculaires pour les interpréter selon la théorie sociologique qui est la sienne.

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Little Italy, The Bronx, NYC. Une sémiologie de l’attachement au quartier
© Jerome Krase, avec l’aimable autorisation du photographe.

21L’un des rôles de la sociologie visuelle est de rendre visible ce qui ne l’est pas immédiatement. Pour citer Lefebvre, « le visible est au centre de la production et de la reproduction des espaces sociaux, à toutes les échelles25 », mais bien des choses ne sont visibles qu’aux yeux des initiés, de ceux de l’intérieur. Il y a ce qu’on montre aux étrangers, et ce qu’on montre aux siens, selon des degrés variables d’accessibilité. Or, selon Krase, l’un des aspects les plus importants de l’espace est de fournir un accès puissant au monde social par le biais du visible. L’accumulation des images peut ainsi faire apparaître une culture perceptible dans le paysage vernaculaire urbain. Cependant, étudier ces paysages requiert de la durée. Il ne suffit pas de réaliser des images, il faut aussi prendre le temps de vivre dans les lieux pour identifier ce qui est significatif. Par exemple, pour discerner dans le paysage les marques d’une situation de domination, les raisons de telle ou telle spécialisation ethnique, percevoir par quoi passe la différence entre un « parc ethnique » et une enclave ethnique, il faut enquêter pour appréhender les relations entre groupes ethniques, les relations au client, les mécanismes de la pratique du marchandage, etc.

La transformation d’un paysage vernaculaire :
les Little Italy de New York

22Globalement, la population italienne qui a connu un pic à New York en 1960 (avec 1 952 300 personnes, dont 691 000 à Brooklyn) a beaucoup diminué aujourd’hui, mais elle reste le groupe ethnique européen le plus nombreux de la ville, et les Little Italy de Manhattan et du Bronx sont actives. Entre les recensements de 1980 et 1990, la plupart des ethnies blanches (italiennes, polonaises, russes, juives, etc.) se sont progressivement effacées, conformément à la théorie du « white flight » et de l’assimilation culturelle et sociale. Cependant, les parties italiennes « sont restées des éléments visibles du paysage urbain26 ». Les journaux ont relaté les émeutes et les affrontements entre Afro-américains et Italiens durant ces mêmes années. À partir de 2000, les plus anciennes Little Italy perdent leurs populations italiennes, même lorsque les quartiers conservent ce nom. De petites enclaves peuvent subsister, mais sont peu visibles.

23En revanche, se sont maintenus plus longtemps, particulièrement dans le Bronx, des « parcs à thèmes ethniques » « dans lesquels les touristes, ainsi que les New-Yorkais de naissance, peuvent profiter du spectacle local27 ». Ils renvoient à l’imaginaire stéréotypé d’une Italie plus ou moins mythifiée, dans laquelle les habitants se doivent de respecter une certaine « italianita » figée. L’« italianita » tient à un ensemble de comportements sociaux qui s’expriment au travers de deux notions : la « bella figura » et « l’omerta », qui reposent sur le fait de « se montrer à son avantage » et de « se taire ». C’est en suivant ces règles de comportement que les migrants créent socialement – encore plus ou moins aujourd’hui – ces petites Italies qui se sont figées dans le temps. Ces caractères particuliers accompagnent les transformations de ces quartiers qui se retrouvent grosso modo transformés en « parcs ethniques ».

24L’accumulation de signes contribue à souligner l’ethnicité du lieu : affichage en italien, profusion de restaurants italiens, vente de journaux italiens, publicité pour des spectacles ou des tours opérateurs pour l’Italie, vente de drapeaux ou des couleurs des clubs de football italiens, boutiques peintes aux couleurs nationales : tout cela contribue à donner l’illusion de l’authenticité italienne du quartier, même si la réalité démographique est très différente. Nous ne sommes plus dans les « authentiques » Little Italy, mais dans des simulacres. Pourtant Krase rappelle que la réponse est plus complexe qu’il n’y paraît puisque ces quartiers sont aussi fréquentés par les Italo-Américains qui viennent y retrouver des figures rassurantes de l’italianité. On ne peut donc pas les résumer à des « attrape-touristes ».

25Comme bien d’autres quartiers de New York, et singulièrement à Brooklyn, la gentrification, c’est-à-dire le remplacement d’une population modeste par des classes moyennes cultivées, transforme en profondeur la vie urbaine, les équilibres entre les communautés et entre les quartiers. Même si les Italiens constituent la dernière « communauté ethnique blanche » encore visible dans la ville, ils ont été progressivement remplacés par une population « bohème », par exemple dans le Greenwich village des années 1970. Le remplacement d’une population par une autre est une dynamique bien connue qui joue surtout entre groupes ethniques – un groupe plus récemment arrivé ou simplement plus pauvre, comme des Afro-Américains, venant s’installer dans le quartier, profitant souvent du départ des membres de la communauté précédente pour des zones plus huppées ou des banlieues résidentielles28. Les signes de cette cohabitation/substitution sont parmi les traits les plus apparents des photographies de Krase.

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Philadelphia. Seafood store à Bella Vista © Jerome Krase, avec l’aimable autorisation du photographe.

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Little Italy, The Bronx, NYC. Mosque © Jerome Krase, avec l’aimable autorisation du photographe.

26L’importance de la photographie et des images a été ici montrée. Pourtant la plupart des articles de Jerome Krase ne sont que peu (voire pas) illustrés. On peut mettre cette parcimonie sur le compte des règles éditoriales des revues et des ouvrages. On peut aussi se souvenir que, s’il prend de très nombreuses photographies, il n’est pas pour autant photographe ; il reste un sociologue muni d’un appareil photographique. Krase prend des images comme d’autres prennent des notes : l’appareil ressemble dès lors à un carnet qui enregistre les observations du chercheur autant que ses impressions, ses commentaires. Davantage que les prises de vue, c’est le regard qui semble être le mode d’accès au terrain, dans le cadre d’une enquête sociologique qui se rapproche de l’ethnographie :

Il me semble que les images comptent pour vous pour autant qu’elles vous permettent de vous remémorer des paysages urbains que vous avez observés. L’appareil vous aide à mémoriser les images, et vous avez ensuite la possibilité d’y revenir quand vous écrivez grâce aux sites où vous les entreposez. Qu’en pensez-vous ?

27À cette question, Krase répond par l’affirmative, mais complète :

Souvenez-vous également que je dis que, dans de nombreux cas, ce que les gens pensent de la scène, ce que j’appellerai la sémiotique, compte dans la façon dont ils réagissent. Par exemple, dans le cas de lieux et de personnes stigmatisées29.

28Le rôle des images est de souligner les interactions entre les individus et les environnements dans lesquels ils vivent, quand ces dernières n’apparaissent pas aisément dans les entretiens et les enquêtes.

La plupart de mes prises de vue ont été faites dans des endroits où je ne veux pas attirer l'attention… sinon, je fais des images de scènes où les gens me parlent au moment où je les photographie30.

29On comprend dès lors que des vues soignées et concertées pourraient constituer des obstacles à la compréhension des scènes urbaines décrites, renvoyant le lecteur/spectateur à la prise en considération des images au détriment de celle du contexte social et urbain. Elles conduiraient peut-être la photographie à se rapprocher d’une « œuvre » et à perdre en capacité documentaire.

30Dans les publications, les images peuvent ainsi apparaître comme des verbatim du travail de terrain, des instantanés pris sur le vif qui sont là pour aider le lecteur dans sa compréhension des situations d’enquête. Si l’on en revient à la notion de paysage vernaculaire, l’hypothèse – qui s’appliquerait certainement à d’autres sociologues qui se revendiquent du courant de la visual sociology – est que les chercheurs ont choisi de dépouiller l’image de toute dimension esthétisante, afin de la cantonner à sa stricte dimension ethnographique, quitte à publier des vues susceptibles de décevoir l’amateur de photographie.

31La notion de paysage vernaculaire, avec sa déclinaison en parc ethnique, montre que le regard est construit, mais que l’habitant l’est également. Travailler avec les images, c’est avoir compris que l’autre se donne à voir et en est peu ou prou conscient. Il faut prendre en compte la dimension « émique31 » de l’image proposée par le photographe, mais considérer aussi que le sujet photographié a la capacité de construire le rapport visuel qu’il propose à l’autre. C’est cette réflexivité à laquelle il importe, semble-t-il, de réfléchir plus avant, en croisant les apports respectifs des photographes et des sociologues/anthropologues pratiquant cette ethnographie du quotidien et des espaces publics urbains. Comment penser la dimension documentaire de l’image tout en prenant en compte que les scènes photographiées sont des lieux qui s’exposent au regard ? Sur cette question, les travaux de la visual sociology, et particulièrement ceux de Jerome Krase, aident à poser quelques bases de réflexion qui méritent d’être prolongées.

Notes go_to_top

1 Jerome Krase, Seeing Cities Change: Local Culture and Class, Farnham (Angleterre)/Burlington (USA), Ashgate, 2012.

2 Ce courant de la sociologie possède une association, The International Visual Sociology Association (IVSA) qui édite la revue Visual Studies depuis 1986. Un ouvrage de référence a été publié en 2012 par l’un de ses fondateurs : Douglas Harper, Visual Sociology, New York, Routledge, 2012. Son 36e congrès a eu lieu en France, à Évry, les 25-28 juin 2018.

3 En particulier un numéro de la revue Sociétés sous la direction de Fabien La Rocca : « L’image dans les sciences sociales », Sociétés, 2007/1.

4 Sylvain Maresca et Michaël Meyer, Précis de photographie à l’usage des sociologues, Rennes, Presses universitaires de Rennes, « Didact sociologie », 2013. En France, a été fondée en 2017 la Revue Française des méthodes visuelles dont quelques articles abordent la visual sociology.

5 Jerome Krase and Judith N. DeSena, Race, Class, and Gentrification in Brooklyn. A view from the street, New York/Londres, Lexington Book, 2016.

6 Voir : < http://www.brooklynsoc.org/blog >.

7 Douglas Harper, « Visual Sociology: Expanding Sociological Vision », The American Sociologist, vol. 19, no 1, 1988, p. 54.

8 Luc Pauwels, Reframing Visual Social Science: Towards a More Visual Sociology and Anthropology, Cambridge, Cambridge University Press, 2015.

9 On définira une « théorie sociale » comme une théorie produite par la société, ou une partie de la société et une théorie sociologique comme une théorie produite par des sociologues.

10 Soulignons cependant que c’est une pratique qui peut sembler assez commune aux yeux des ethnologues. Par exemple Anne Raulin, qui adapta pour ses étudiants les méthodes d’observation d’André Leroi-Gourhan dans les années 1993-1996 pour étudier la ville de Besançon : Anne Raulin dir., Quand Besançon se donne à lire. Essais en anthropologie urbaine, Paris, l’Harmattan, 1999.

11 Bien d’autres sociologues ont reconnu leur dette à l’égard des écrivains, des artistes, des intellectuels dans la découverte de la ville. L’un des plus explicites à cet égard est probablement Isaac Joseph qui découvre le pouvoir de découverte intime de la ville par la marche dans la lecture de Virginia Wolf (Isaac Joseph, Le Passant considérable. Essai sur la dispersion de l’espace public, Paris, Libraire des méridiens, 1984). Un texte fondateur sur cette question, en France, est l’ouvrage de Jean-François Augoyard, Pas à Pas. Essai sur le cheminement quotidien en milieu urbain, Paris, Seuil, 1979.

12 Idée qu’on retrouve aussi dans les premiers écrits de l’anthropologie urbaine française, par exemple : Jacques Gutwirth et Colette Pétonnet dir., Chemins de la ville. Enquêtes ethnologiques, Paris, Éditions du Comité des travaux historiques et scientifiques, 1987.

13 Henri Lefebvre, La Production de l’espace, Paris, Anthropos, 1974 ; Henri Lefebvre, Critique de la vie quotidienne, Paris, Anthropos, 1947.

14 « There are many ways in which images, as data, can be of value to the ethnographer who ultimately works in words about the images or composes text that can be correlated or connected to the images. Images are not the only “data” I use. I listen, observe, talk, read, etc. » Entretien du 2 novembre 2018.

15 Yves Grafmeyer et Isaac Joseph dir., L’École de Chicago. Naissance de l’écologie urbaine, Paris, Aubier, 1979.

16 Michael Herzfeld, Cultural Intimacy, Social Poetics in the Nation-State, Londres/New York, Routledge, 1997.

17 John Brinckerhoff Jackson, À la découverte du paysage vernaculaire, Arles, Actes Sud/ENSP, 2003.

18 Jackson lui-même étendait la notion aux paysages urbains, par exemple aux rues commerciales et aux quartiers populaires des grandes villes (Jerome Krase, Seeing Cities Change: Local Culture and Class, op. cit., p. 14).

19 Ibid., p. 12-14.

20 Jean-Marc Besse, Le Paysage, entre le politique et le vernaculaire. Réflexions à partir de John Brinckerhoff Jackson, Paris, ARCHES (Association Roumaine des Chercheurs Francophones en Sciences Humaines) 6, 2003, p. 9-27.

21 Ce qu’il faut souligner, de notre point de vue de Français, c’est que cette pratique s’inscrit aux États-Unis dans une longue tradition de respect des différences culturelles.

22 « Reflexivity is a good term, but by understanding this relationship, we must go further in the way of bettering society by our knowledge. That is why, in the book, I wrote about Pragmatism and social science. » Entretien du 2 novembre 2018.

23 Aussitôt qu’une vitre est cassée, il faut la réparer parce qu’elle peut être le signe d’un délaissement du quartier par les pouvoirs publics, ce qui entraînerait une augmentation de la délinquance.

24 David Harvey, The Urban Experience, Baltimore (MD), John Hopkins University Press, 1989.

25 Cité par Jerome Krase, Seeing Cities Change: Local Culture and Class, op. cit., p. 9.

26 Ibid., p. 75.

27 Ibid., p. 64.

28 C’est qu’on a appelé le « white flight » ; cependant cette mobilité ethnique, sociale et spatiale concerne aussi les populations noires. Voir à cet égard Jerome Krase et Judith DeSena, Race, Class, and Gentrification in Brooklyn. A view from the street, op. cit.

29 « Remember I am saying in many cases what the scene looks like to people, semiotics, matters to how they respond to it. Such as in stigmatize places and people. » Entretien du 2 novembre 2018.

30 « Much of shooting is in places where I don’t want attention to be drawn to me… otherwise I am shooting scenes of people responding to me taking pictures. » Entretien du 2 novembre 2018.

31 L’explication « émique » d’un fait, d’un propos, est celle du sujet ; elle s’oppose à l’explication « étique » (à ne pas confondre avec éthique) qui est celle du chercheur. Cette distinction est classique en anthropologie depuis les travaux de Gregory Bateson, reprise en particulier par Tim Ingold (Tim Ingold, « Culture, nature et environnement », Tracés. Revue de Sciences humaines, 22 | 2012 : < http://journals.openedition.org/traces/5470 > (DOI : < https://doi.org/10.4000/traces.5470 >).

go_to_top L'auteur

Michel  Rautenberg

Michel Rautenberg est anthropologue, professeur de sociologie à l’Université Jean-Monnet de Saint-Étienne, membre du Centre Max Weber – UMR 5283. Il a publié récemment : « Weak heritage and neighbourhood in contemporary cities: capitalism and memories of urban utopias », in Manos Spiridakis dir., Market versus Society: Anthropological Insights, New York, Palgrave Macmillan, 2018 ; Saint-Étienne ville imaginée. Mineurs, artistes et habitants, Saint-Étienne, Publications de l’Université de Saint-Étienne, 2017 ; « Changer de ville, changer de vie. Utopies, aspirations et engagements habitants à Villeneuve-d’Ascq », Ethnologie Française, 1, 2017.

Pour citer cet article go_to_top

Michel Rautenberg, « Regardez les villes changer.
La « visual sociology » de Jerome Krase
 », Focales n° 5 : Le Paysage Temps photographié, mis à jour le 15/07/2021.
URL : http://focales.univ-st-etienne.fr/index.php?id=3118