1 | 2017   

Danièle Méaux, Olivier Belon.

Éditorial

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01Les nouveaux outils numériques ont modifié certaines pratiques de prise de vue (usage des téléphones mobiles, selfies, multiplication de saisies aussitôt effacées, etc.). Toutefois, pour bon nombre d’opérateurs, le moment de la confrontation physique avec le spectacle des apparences est peu ou prou demeuré similaire. Ce face-à-face concret avec le monde reste essentiel, même si tout un travail de « post-production » des photographies rend désormais possible un infini re-modèlement de l’enregistrement.

02Il est, en revanche, incontestable que la relation entretenue par chacun avec les images a singulièrement évolué : se trouvant sans cesse abreuvé (voire assailli) de représentations visuelles de natures diverses, via les tablettes, les smartphones ou les ordinateurs, le sujet entremêle la perception de la réalité avec celle d’images écraniques variées qui participent pour ainsi dire du « milieu » dans lequel il baigne.

03Dès son origine (avec le procédé négatif/positif mis au point par William H. Fox Talbot), la photographie s’est écartée de l’unicité, se démarquant ainsi d’autres types de figuration. Pourtant, le « régime du multiple » – décrit par Walter Benjamin, théorisé plus tard par Nelson Goodman – qui autorise des occurrences simultanées de la même image en différents lieux diffère du « régime du flux » qui se trouve caractérisé par des modalités de diffusion et de circulation, telles que la réception des images s’en trouve intrinsèquement modifiée.

04Les représentations, dématérialisées, semblent aujourd’hui circuler sans barrage ; elles franchissent les frontières territoriales, comme les seuils qui séparent sphères privées et sphères publiques. Cette « liquidité » toute nouvelle des images leur confère une agilité inédite jusqu’à nos jours – qui les rend tour à tour accessibles et intrusives, voire les deux à la fois. Elle travaille, en tout cas, à l’instauration d’un « espace lisse », tel que Gilles Deleuze le définissait dans Mille Plateaux en opposition à l’« espace strié » (celui de l’autorité et de la sédentarité).

05Les photographies accèdent à une ubiquité généralisée, mais elles connaissent surtout une capacité de surgissement toute nouvelle. Qu'il subisse leur apparition ou encore la déclenche, le sujet est enclin à éprouver la sensation du « trop plein » et de l’excès – d’autant qu’à la quantité se trouvent assortis le mouvement et la propension au changement. Le flux, c’est le nombre, mais c’est aussi et surtout la circulation, l’irruption permanente ; c’est également la labilité, l’entropie et le règne de la sérendipité – autant d’éléments qui peuvent amener le sujet percevant à une impression de satiété, à un sentiment de perte de la stabilité minimale, nécessaire pour comprendre ou analyser. De ce courant continu des images, chacun est aujourd’hui une cible, mais aussi un relais – les représentations se trouvant relancées dans les réseaux sociaux. À ce jeu, les cheminements aléatoires et les rencontres imprévues se développent ; les photographies y gagnent en possibilités de mélanges, de combinaisons multiformes avec d’autres composants : langagiers, sonores, musicaux, kinesthésiques, etc.

06Ce nouveau régime des images – celui du flux – ne peut manquer d’impacter, d’une manière ou d’une autre, ceux dont l’activité, le « métier » est précisément de « produire des images ». L’intense circulation des représentations aboutit parfois à un assèchement du désir de « faire » ; d’autres fois, à l’inverse, elle le relance. Le débit puissant du flux encourage certains à une forme de résistance au travers d’un ralentissement des procédures de prise de vue (via par exemple l’usage de la chambre), d’un usage de l’ellipse ou encore du recours à des modalités de fabrication relativement archaïques qui sonnent comme un retour aux origines du médium.

07Par ailleurs, nombreux sont les photographes qui choisissent, au travers de leurs réalisations, d’interroger le « régime du flux », d’en ausculter les modalités, les effets secondaires ou les conséquences. Pour ce faire, ils partent d’« images déjà-là » qu’ils collectent, remploient, recyclent, retravaillent à leur gré. Ils « herborisent » sur le réseau et s’immiscent dans le courant, pour l’exploiter, y surfer ou le court-circuiter. C’est la prise en compte et le questionnement du régime du flux, dans les pratiques d’un certain nombre de photographes contemporains, que ce dossier propose précisément d’explorer.

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Danièle Méaux, Olivier Belon. « Éditorial », Focales n° 1 : Le photographe face au flux, mis à jour le 26/06/2017, URL : http://focales.univ-st-etienne.fr/index.php?id=354.